Il m'était arrivé durant mon enfance de prendre des trains de nuit, surtout pour des colonies de vacances. Nous dormions sur une couchette rudimentaire et le broiement régulier des roues nous berçait énergiquement vers des lieux de villégiatures plus ou moins féeriques. Pourtant cette nuit là, entre le 31 août et le 1er septembre 1976 je passais la nuit dans un train, debout dans les couloirs, sans couchette et sans place assise. Ma grande soeur se tenait le dos contre la paroi métallique du wagon, ses yeux de charbon sur les miens, la main sur la poignée de sa petite valise. C'était une bien vilaine nuit que cette nuit-là.
Un mois plus tôt, j'avais fait le projet de partir en Grèce en auto-stop. Mon compagnon de route était un baroudeur quasiment professionnel, potier, orfèvre et philosophe, un produit exemplaire du début des années 70. C'est avec lui et sa jeune soeur que nous entamâmes le trajet à partir de Châteauroux. le premier obstacle de ce voyage consista à traverser l'autoroute au niveau d'Aix en Provence car pour des raisons qui m'échappent totalement notre conducteur du moment avait décidé de nous laisser en plan au bord de l'autoroute.
A Aix en Provence je rejoignis Laure qui avait été mon amie au lycée, tandis que mon compagnon de route partait chez des amis à l'autre bout de la ville. Sa jeune soeur avait décidé de continuer le voyage seule vers le sud. Cette nuit-là je rêvais mais plus tard ne me souvenais plus de rien, sauf de quelques mots qui parlaient d'une insolation et m'avertissaient d'un drame imminent. Mon père étant malade depuis 1973, je pensais immédiatement à lui. Le lendemain matin, agitée et comme fiévreuse, je parlais à mon amie de mon rêve. Mes parents passaient leur vacances en Camargue. Brusquement je pris la décision de les rejoindre et de laisser tomber mon voyage en stop. Un sentiment d'urgence me remplissait. Il me semblait que je n'avais pas une seule minute à perdre ...
En quelques instants je me préparai et courus au rendez-vous avec mon compagnon de route. Je lui racontai un bobard, j'avais reçu un coup de fil concernant mon père et je devais annuler mon voyage. Je me précipitai vers la gare et pris le premier autocar pour Nîmes. A Nîmes force me fut-il de constater que mon seul recours pour arriver à ma destination était ... l'auto-stop. Mais cette fois-ci sans chaperon. Je montais dans les voitures les unes après les autres, consciente du risque que je prenais, muée par la nécessité de revoir immédiatement mes parents.
Surpris de me voir, mes parents se réjouirent bien évidemment de ma présence. Il m'offrirent un lit, des repas, de l'amour. Je restais avec eux 3 semaines ne sachant pas pourquoi j'avais eu tant besoin d'être près d'eux, n'ayant constaté aucune insolation et ne comprenant pas pourquoi cette voix m'avait poursuivie depuis Aix en Provence à Nîmes et de Nîmes jusqu'en Camargue en murmurant dans mon dos "dépêche -toi, dépêche-toi, mais dépêche-toi".
Nos vacances s’achevèrent le 30 août 1976 et nous primes la route pour Châteauroux. Le lendemain matin je devais prendre le train pour Paris et ensuite aller en Israël. Ma mère me prit par le bras pour faire quelques achats en vue de ce voyage. Elle me choisit une jupe en jean avec une fermeture éclair sur tout le devant et des sandales. De retour à l'atelier, elle s'assit dans son bureau et moi en face d'elle. Elle téléphona à son oculiste. Elle se plaignit de sa vue qui avait subitement baissé. Il lui donna rendez-vous pour le lendemain.
Le soir-même, ma mère fit une grave hémiplégie. Elle avait débarrassé un peu de vaisselle et c'est sur le carrelage de la cuisine qu'elle s'est écroulée. Quand à moi je roulais à cette heure dans mon train vers Paris. Quand j'arrivai chez ma grande soeur à Saint-Mandé, elle était au téléphone: on venait d'emmener maman aux urgences. Ma soeur et moi primes le premier train pour Châteauroux. C'était un train de nuit bourré à craquer car il continuait vers l'Espagne. Nous étions debout toutes les deux; elle avait un peu plus de 40 ans et moi pas même 20 ans. Ce sont des moments où la souffrance n'existe pas. On écoute les roues, on écoute les roues du train, on écoute seulement les roues du train.
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lundi 30 janvier 2012
lundi 31 janvier 2011
L'université - Vincennes Paris VIII (1976-1977)
Les premiers vingt ans de ma vie se terminaient dans un centre de réanimation ou je ne comprenais pas vraiment la signification du mot "hémiplégie" ni ne saisissais la gravité de la situation, non pas parce que j’étais trop jeune, mais simplement parce qu'il était impensable d'imaginer ma mère paralysée et mutilée dans sa chair et son esprit. Apparemment, notre médecin de famille était de mon avis et quand on lui annonça l'attaque cérébrale de ma mère et son état très grave, il fit un arrêt cardiaque, comme çà, sur place, comme pour exprimer l'absurde de la situation.
Moi aussi, en quelque sorte, je fis un arrêt cardiaque, mais personne ne s'en aperçut vraiment. Comme pour formaliser et légaliser cet état, je cessais de jouer du piano, alors que j'avais pris des cours pendant 10 ans et me présentais tous les ans aux examens du conservatoire. Cet arrêt fut radical et à ce jour, je n'ai pas repris le piano.
Dès qu'elle fut hors de danger, ma mère fut transférée à Juvisy, dans la banlieue parisienne. Ma soeur Mali et moi allions lui rendre visite à tour de rôle. C'est à Juvisy, entre la clinique et la station de train que je m'essayais un jour à fumer d'un coup un demi-paquet de Gauloises pour ne pas craquer. L’opération s’avérant être un succès, je me mis à fumer plus d'un paquet par jour.
A la sortie de ma mère de Juvisy je partageais ma semaine entre Paris et Châteauroux. J’étais à Paris du lundi au jeudi et à Châteauroux du jeudi au lundi matin. Je m'occupais de ma mère qui n'avait rien re-apprit à Juvisy et se tenait à peine debout. Mon père et moi entreprirent de lui re-apprendre à marcher, ce qui ne fut pas une mince affaire, vue sa résistance acharnée. Aux yeux de maman même le demi-centimètre du tapis de la salle a manger était trop haut à enjamber. Mon père ne lâchait pas prise. Il voulait qu'elle soit la plus indépendante possible. Lui-même était malade depuis 1972 et savait que ses années étaient comptées. Entre mes deux parents malades et déclinants, je tenais bon, peut être parce que l'option de ne pas tenir le coup n'existait pas.
A l’université je continuais mes cours et m'intéressais particulièrement au séminaire de Judith Stora sur les femmes. Nous travaillons entre autre sur le livre "Notre corps, nous-même" qui était à l’époque très avant-gardiste. Judith avait proposé d'animer un groupe de femmes au centre Rachi et j'en fis partie toute l’année. Ce petit groupe de femmes me donna le sentiment d'appartenir à quelque chose, à une facette de la société qui bougeait et progressait.
C'est dans ce groupe que je rencontrai Arlette Z. et me pris d’amitié pour elle. C'est chez Arlette Z. que je rencontrais Said, étudiant en architecture d'origine syrienne que je revis une ou deux fois avant mon départ définitif pour Israël. C'est comme çà que Catherine rencontra Said et qu’après mon départ ils devinrent amis. Et c'est ainsi qu'un jour Said emmena Catherine chez un de ses amis, un peintre irakien arménien, Ardash. Catherine et Ardash se marièrent plus tard en Californie.
Le 27 juin 1977 je pris l'avion pour passer l’été en Israël, le plan étant de me porter volontaire au kibboutz de ma soeur à Shaalvim et parallèlement de retrouver Bernard qui était dans l’armée de l'air et de faire le point avec lui. Mon avenir semblait tout tracé quand le 1er septembre les nouveaux de l'oulpan arrivèrent au kibboutz. Un des nouveaux étudiants, un américain tout blond aux yeux bleus, posa sur moi un regard doux et tranquille et je sus dès cet instant que Bernard ne serait ni mon mari ni le père de mes enfants.
Ma vie m'avait finalement dépassée et était devant moi.
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Moi aussi, en quelque sorte, je fis un arrêt cardiaque, mais personne ne s'en aperçut vraiment. Comme pour formaliser et légaliser cet état, je cessais de jouer du piano, alors que j'avais pris des cours pendant 10 ans et me présentais tous les ans aux examens du conservatoire. Cet arrêt fut radical et à ce jour, je n'ai pas repris le piano.
Dès qu'elle fut hors de danger, ma mère fut transférée à Juvisy, dans la banlieue parisienne. Ma soeur Mali et moi allions lui rendre visite à tour de rôle. C'est à Juvisy, entre la clinique et la station de train que je m'essayais un jour à fumer d'un coup un demi-paquet de Gauloises pour ne pas craquer. L’opération s’avérant être un succès, je me mis à fumer plus d'un paquet par jour.
A la sortie de ma mère de Juvisy je partageais ma semaine entre Paris et Châteauroux. J’étais à Paris du lundi au jeudi et à Châteauroux du jeudi au lundi matin. Je m'occupais de ma mère qui n'avait rien re-apprit à Juvisy et se tenait à peine debout. Mon père et moi entreprirent de lui re-apprendre à marcher, ce qui ne fut pas une mince affaire, vue sa résistance acharnée. Aux yeux de maman même le demi-centimètre du tapis de la salle a manger était trop haut à enjamber. Mon père ne lâchait pas prise. Il voulait qu'elle soit la plus indépendante possible. Lui-même était malade depuis 1972 et savait que ses années étaient comptées. Entre mes deux parents malades et déclinants, je tenais bon, peut être parce que l'option de ne pas tenir le coup n'existait pas.
A l’université je continuais mes cours et m'intéressais particulièrement au séminaire de Judith Stora sur les femmes. Nous travaillons entre autre sur le livre "Notre corps, nous-même" qui était à l’époque très avant-gardiste. Judith avait proposé d'animer un groupe de femmes au centre Rachi et j'en fis partie toute l’année. Ce petit groupe de femmes me donna le sentiment d'appartenir à quelque chose, à une facette de la société qui bougeait et progressait.
C'est dans ce groupe que je rencontrai Arlette Z. et me pris d’amitié pour elle. C'est chez Arlette Z. que je rencontrais Said, étudiant en architecture d'origine syrienne que je revis une ou deux fois avant mon départ définitif pour Israël. C'est comme çà que Catherine rencontra Said et qu’après mon départ ils devinrent amis. Et c'est ainsi qu'un jour Said emmena Catherine chez un de ses amis, un peintre irakien arménien, Ardash. Catherine et Ardash se marièrent plus tard en Californie.
Le 27 juin 1977 je pris l'avion pour passer l’été en Israël, le plan étant de me porter volontaire au kibboutz de ma soeur à Shaalvim et parallèlement de retrouver Bernard qui était dans l’armée de l'air et de faire le point avec lui. Mon avenir semblait tout tracé quand le 1er septembre les nouveaux de l'oulpan arrivèrent au kibboutz. Un des nouveaux étudiants, un américain tout blond aux yeux bleus, posa sur moi un regard doux et tranquille et je sus dès cet instant que Bernard ne serait ni mon mari ni le père de mes enfants.
Ma vie m'avait finalement dépassée et était devant moi.
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mercredi 20 octobre 2010
L'université - Vincennes Paris VIII (1975-1976)

J'avais passé l'été en Israel comme volontaire au kibboutz Kfar Etzion. Prise en charge par un escadron de familles bien pensantes je me laissais ballotter entre les travaux de la cuisine, les parties de basket dans la salle de sport, les projections de films et les leçons d'hébreu sporadiques promulguées par les soldats du Nahal. Bien qu'ils aient plus ou moins mon âge ceux-ci me semblaient bien jeunes et naïfs. Un court passage par le kibboutz Shaalvim ou ma soeur s'était installée avec son mari et ses deux enfants m'emplit d'un espèce de bonheur qui était surprenant. Sans que je ne sus vraiment pourquoi, les vers de Baudelaire me revinrent à l'esprit.
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble! .
Était-ce l'endroit ou les retrouvailles avec ma soeur dont la présence avait toujours infusé en moi cette sorte de paix et bien-être?
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
A la rentrée, je fus tout de suite prise et envahie par une période morose. Et pourtant je vivais là, sans le savoir, ma dernière année avec une mère. Ignorante de ces derniers mois qui me restaient avant son hémiplégie je me glissais, sans raison palpable, dans un sentiment de vide et lassitude. J'avais quitté L'appartement de ma tante rue St Maur pour louer une chambre de bonne au 6 étage d'un immeuble à St Mandé à quelques mètres seulement de l'appartement de ma grande soeur. De la fenêtre de ma chambre qui donnait sur l'avenue Daumesnil je faisais face au zoo de Vincennes. La nuit, en m'endormant, j'entendais les animaux, surtout les éléphants dont le grabuge me donnait souvent des insomnies. Dans cette petite chambre je me recroquevillais sur moi-même. Je dessinais, j'écoutais de la musique, écrivais. J'oubliais d'aller à mes cours.
J'étudiais la linguistique et la littérature anglaise et continuais mes cours de théâtre à l'atelier de Serge Ouaknine, entourée par quelques amis fidèles avec qui, la nuit venue, je faisais la tournée des late shows. J'ai en mémoire une malencontreuse et pitoyable prestation théâtrale ou les acteurs vomissaient sur scène. Que ne fallait-il pas endurer pour se faire une éducation ...
Mes cours de littérature anglaise étaient pleins à craquer. Il fallait arriver en avance pour se trouver une place assise dans la salle de cours. Les retardataires restaient debout, certains dans le couloir. En 1975 Helene Cixous était déjà connue mais pas encore une véritable célébrité. Ses cours sur le déchiffrement sémantique des messages publicitaires sont restés dans ma mémoire de façon indélébile. Elle nous dessillait les yeux et ouvrait notre intellect comme on ouvre un fruit, pour nous engager vers une écriture féminine qui s'échapperait des structures prépondérantes acceptées.
C'est durant cette année-là que Catherine et moi fiment une virée en Normandie. C'est au café du Perroquet Vert à Honfleur que nous avons rencontré un drôle d'individu. Pupille de la nation, il vivait avec sa grand-mère dans une vieille maison près du port et travaillait dans les chantiers de la région. Catherine dont le père était chef d'industrie et moi dont les parents possédaient une fabrique, firent le soir-même connaissance de la grand-mère qui vivait sans électricité et dormait dans la cuisine sur une planche placée sur deux chaises. Le jeune homme nous donna le seul lit de la maison (le sien) et dormit dans la baignoire. Le lendemain il nous montra son chantier en pleine campagne et nous présenta ses amis rafistoleurs de résidences secondaires: chacun avait son histoire.
Vers le début du mois de mai je commençai un travail de surveillante à l'école Lucien de Hirsh, y retrouvant des enfants dont j'avais été la monitrice l'été précèdent. Madame Picard, la directrice, qui avait eu vent que ces enfants me tutoyaient - comme ils l'avaient fait en colonie de vacances - me fit venir dans son bureau et me colla un bon sermon. Je ne savais pas être autoritaire et je gallerais. J'avais envie de jouer avec les enfants, pas de les surveiller et de les gronder.
Je me préparais à refaire une colo de l'OSE a Raon l'Etape pendant le mois de juillet, puis, en septembre, rejoindre Tel-Aviv et le kibboutz de ma soeur. Mais l'été 1976 se termina tragiquement. Le 31 août, alors que j'étais déjà en route pour l'aéroport de Paris, je dus revenir la nuit-même sur Chateauroux. Ma mère avait fait une hémiplégie et sa vie était en danger. Le jour-même elle m'avait emmenée faire les magasins rue Victor Hugo. Elle m'avait acheté des sandales et une jupe en jean avec une longue fermeture éclair sur le devant. Mais tout de ce que j'avais connu avec ma mère, tout se terminait.
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