Affichage des articles dont le libellé est Paris. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paris. Afficher tous les articles

mercredi 11 janvier 2012

Départs


"Je ne veux plus raconter" dit-elle. "Tout çà me fatigue énormément tu sais". A qui parle t'elle? On ne sait pas. Il semble qu'elle prépare une introduction pour dire quelque chose. Ah, si elle parle encore de son médecin, ce sale type, je me barre, dit-il. Qui est-il? On ne sait pas non plus. Les protagonistes de ce billet ont choisi de rester anonymes. L’une ne veut plus parler, l'autre ne veut plus entendre.

En fin de compte elle s'est décidée à parler de quelqu'un d'autre que Jean Claude parce qu'elle se rend bien compte que tout le monde s'en fout de cet homme là, sauf ceux qui étaient proches de lui et ceux-là justement ne savent même pas qu'elle existe.

Elle va parler de cette magnifique journée estivale qui commença aux "Roches Noires" à Trouville, pour se terminer dans un avion qui la ramenait en Israël. Ce matin-là , sa sœur qui était très diminuée par sa maladie s’était mis dans la tête de marcher pratiquement jusqu'au bout des planches, chose qu'elle n'avait pas faite durant la dizaine de jours qu'elles venaient de passer ensemble. Elles avaient certes marché quelques mètres sur les planches mais n’étaient pas allées plus loin que les courts de tennis. Tout à coup, le jour du départ de sa petite sœur, elle avait décidé d'aller en ville car elle disait vouloir donner des colliers à réparer chez le bijoutier ...

Elles marchèrent tranquillement et pendant longtemps jusqu’à la bijouterie dont il était question. Arrivée là-bas, épuisée, elle s'assit et donna ses colliers à la gérante qui la reconnue et lui apporta un verre d'eau. Puis elle dit à sa jeune sœur " j'aurais voulu t'acheter quelque chose". C’était bien cela, elle avait préparé d'avance cette expédition, depuis plusieurs jours sans doute.

La petite sœur, presque quinquagénaire mais reléguée à jamais dans la catégorie des juniors, choisit des boucles d'oreilles en perles et nacres blanches et vertes. Sa sœur aînée avait les mêmes en violet qu'elle avait achetées dans ce même magasin à une époque belle et vibrante, celle où elle pouvait gambader de ses fières et robustes jambes partout où bon lui semblait, dans les marchés qu'elle aimait tant, le long de la mer, sur les grands boulevards de Paris, dans les allées du bois de Vincennes.

A l’époque elle ne savait pas
combien d’années encore sa sœur survivrait, mais elle savait qu'un jour elle prendrait l'avion comme ce jour-là et ne reviendrait plus que pour un accompagnement dernier. Ces jours de départ étaient à vrai dire une véritable torture, incandescents de peine et embués de larmes, des jours sans cœur. Elle savait aussi que ces boucles d'oreilles seraient là, toujours, tous les jours, pour lui rappeler cet instant, le 15 août 2004, à Trouville sur Mer.

Le même jour, elle roulait dans le train qui l'emmenait de Trouville à Paris. Les genoux sous le menton, la joue contre la vitre, elle avait peur, peur d’être abandonnée par cette personne qui ressemblait quand même beaucoup à une maman mais qui n'en était pas une. Peur parce qu'il lui fallait partir et la laisser derrière elle. Le train arrivait à la gare Saint Lazare. Son visage était sec, ses cheveux en désordre, ses mâchoires serrées. Heureusement qu'à la sortie il l'attendait et lui arracha sa valise des mains.

On aurait dit que toute sa vie il avait manié les bagages. Illico presto ils circulaient en plein Paris et se garaient place de la Madeleine. Ils s’assirent dans un café, l'un à côté de l'autre. Elle lui tira un long monologue sur la maladie de sa sœur. Il écouta longtemps. Il la regardait à peine, les yeux fixés sur l'avenue déserte. Parfois il déplaçait ses épaules, tournait son torse vers elle et posait son regard bienveillant sur elle, comme pour lui confirmer qu'il était là, irrémédiablement là. De temps en temps il disait "je sais bien".

Oui, il voyait bien que çà n'allait pas très fort. Elle ne lui dit pas que dans son sac se trouvait la paire de boucles d'oreilles. Elle ne lui dit pas qu'elle était effrayée comme un oiseau blessé dans la nuit. Elle n'avait pas besoin de le lui dire; il le savait. Ils gardaient ensemble le silence en buvant une tasse de café, puis une autre, puis encore une autre. Il dit subitement qu'il faisait des travaux quelque part, elle a oublié ce qu'il avait dit. Était-ce en Bretagne ou chez lui à Paris? Il lui montra ses mains qui étaient sèches et blanchies par le plâtre. Alors cela devait être à Paris.

L'heure approchait. Elle devait prendre le bus, place de l’Opéra, pour l’aéroport de Roissy. Ils attendirent un bon moment sur le trottoir. Soudain ils parlaient énormément, avec animation, jubilation, presque confusion. Ils parlaient en même temps de tout ce qui leur passait par la tête. Elle se dit qu'elle avait bu trop de café place de la Madeleine.

Plus tard dans le bus elle déposa son bagage et resta debout près de la porte. Lui, demeurait sur le trottoir, l'air décontenancé, les mains dans les poches. Puis, il leva la tête et la regarda fixement de ses yeux bleu opaque où aucune lumière ne jaillissait et aucun reflet ne luisait. C'est 40 secondes plus tard, en baissant les yeux, qu'elle remarqua les traces blanches sur la poignée de sa valise.



Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2007-2012

mercredi 17 août 2011

Melodie en sous-sol: souvenirs d'ivresse

Premier jour de radiothérapie à l’hôpital. Quand ma petite affaire fut finie David et moi sommes allés au centre commercial adjacent et avons mangé, surtout moi, qui n'avait pas mangé à midi, sans doute un peu nerveuse à l’idée de commencer ma thérapie.

C'est en mangeant mon shwarma, les dents dans ma pita, le palais englué par le houmous, que tout a coup j'ai été attaquée par une flopée de souvenirs datant de l’année 1973. A cette époque également je fréquentais les hôpitaux. En décembre 1972 papa avait été hospitalisé à la clinique Saint-Francois à Châteauroux, puis quelques mois mois plus tard il se trouvait à Cochin, puis à Tenon. Cette période dura 10 mois en tout et pour tout.

Ce dont je me souvenais ce n’était pas l’hôpital où mon père gisait plus ou moins mourant le long des saisons de cette année très lugubre. Non, je me souvenais des cafés et des restaurants à proximité de l’hôpital. Il y en avait une quantité absolument interminable et ma mère et moi y passions nos week-ends face à face entre deux visites dans la chambre de papa.

A cette époque, ma mère et moi vivions ensemble pendant la semaine dans la maison à Châteauroux mais parlions peu. Terrorisée à l’idée que papa puisse mourir, maman se sentait très seule. Moi, c’était pareil. La grande différence entre nous était que maman pleurait énormément et moi pas du tout. C’était comme si tacitement les rôles avaient été partagés entre nous: maman souffrait, moi non.

Dans les cafés des environs de l’hôpital, ma mère et moi finiment par trouver un langage commun. Nous nous regardions souvent les yeux dans les yeux entre deux bouchées et nous nous parlions aussi. Je ne me souviens pas de quoi nous parlions. De papa peut-être qui un jour allait pire, un jour allait mieux. Ces états fluctuants nous plongeaient dans l'angoisse de le perdre, de nous perdre nous-mêmes, puis successivement dans une sorte de délire que rien au monde ne pouvait freiner, tout aussi brutal qu'il était éphémère.

Alors dans notre exaltation nous mangions sans restreinte et longuement. Lorsque le serveur enquêtait de notre si bonne humeur, ma mère et moi rions aux éclats comme de véritables gamines, ivres sans avoir bu, affamées de bonheur, juste un peu de bonheur.


Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2007-2011

lundi 31 janvier 2011

L'université - Vincennes Paris VIII (1976-1977)

Les premiers vingt ans de ma vie se terminaient dans un centre de réanimation ou je ne comprenais pas vraiment la signification du mot "hémiplégie" ni ne saisissais la gravité de la situation, non pas parce que j’étais trop jeune, mais simplement parce qu'il était impensable d'imaginer ma mère paralysée et mutilée dans sa chair et son esprit. Apparemment, notre médecin de famille était de mon avis et quand on lui annonça l'attaque cérébrale de ma mère et son état très grave, il fit un arrêt cardiaque, comme çà, sur place, comme pour exprimer l'absurde de la situation.

Moi aussi, en quelque sorte, je fis un arrêt cardiaque, mais personne ne s'en aperçut vraiment. Comme pour formaliser et légaliser cet état, je cessais de jouer du piano, alors que j'avais pris des cours pendant 10 ans et me présentais tous les ans aux examens du conservatoire. Cet arrêt fut radical et à ce jour, je n'ai pas repris le piano.

Dès qu'elle fut hors
de danger, ma mère fut transférée à Juvisy, dans la banlieue parisienne. Ma soeur Mali et moi allions lui rendre visite à tour de rôle. C'est à Juvisy, entre la clinique et la station de train que je m'essayais un jour à fumer d'un coup un demi-paquet de Gauloises pour ne pas craquer. L’opération s’avérant être un succès, je me mis à fumer plus d'un paquet par jour.

A la sortie de ma mère
de Juvisy je partageais ma semaine entre Paris et Châteauroux. J’étais à Paris du lundi au jeudi et à Châteauroux du jeudi au lundi matin. Je m'occupais de ma mère qui n'avait rien re-apprit à Juvisy et se tenait à peine debout. Mon père et moi entreprirent de lui re-apprendre à marcher, ce qui ne fut pas une mince affaire, vue sa résistance acharnée. Aux yeux de maman même le demi-centimètre du tapis de la salle a manger était trop haut à enjamber. Mon père ne lâchait pas prise. Il voulait qu'elle soit la plus indépendante possible. Lui-même était malade depuis 1972 et savait que ses années étaient comptées. Entre mes deux parents malades et déclinants, je tenais bon, peut être parce que l'option de ne pas tenir le coup n'existait pas.

A l’université je continuais mes cours et m'intéressais particulièrement au séminaire de Judith Stora sur les femmes. Nous travaillons entre autre sur le livre "Notre corps, nous-même" qui était à l’époque très avant-gardiste. Judith avait proposé d'animer un groupe de femmes au centre Rachi et j'en fis partie toute l’année. Ce petit groupe de femmes me donna le sentiment d'appartenir à quelque chose, à une facette de la société qui bougeait et progressait.

C'est dans ce groupe que je rencontrai Arlette Z. et me pris d’amitié pour elle. C'est chez Arlette Z. que je rencontrais Said, étudiant en architecture d'origine syrienne que je revis une ou deux fois avant mon départ définitif pour Israël. C'est comme çà que Catherine rencontra Said et qu’après mon départ ils devinrent amis. Et c'est ainsi qu'un jour Said emmena Catherine chez un de ses amis, un peintre irakien arménien, Ardash. Catherine et Ardash se marièrent plus tard en Californie.

Le 27 juin 1977 je pris l'avion
pour passer l’été en Israël, le plan étant de me porter volontaire au kibboutz de ma soeur à Shaalvim et parallèlement de retrouver Bernard qui était dans l’armée de l'air et de faire le point avec lui. Mon avenir semblait tout tracé quand le 1er septembre les nouveaux de l'oulpan arrivèrent au kibboutz. Un des nouveaux étudiants, un américain tout blond aux yeux bleus, posa sur moi un regard doux et tranquille et je sus dès cet instant que Bernard ne serait ni mon mari ni le père de mes enfants.

Ma vie m'avait finalement dépassée et était devant moi.


Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2011

jeudi 25 juin 2009

Retour

Je suis de retour chez moi depuis lundi. Durant mon séjour en France les expériences se sont succédées, certaines douces et familières, d'autres plus intenses et parfois déroutantes.

J'ai retrouvé des membres de ma famille ainsi que des amis que je n'avais pas vu depuis presque 3 ans. Ces retrouvailles, bien que tout à fait réjouissantes, m'ont fait comprendre que mon éloignement avait créé des fossés. Un de mes proches m'a dit à ce sujet que nous évoluons et nous construisons au fur et à mesure du temps, comme les couches successives d'un oignon, ce qui fait que si l'on s'éloigne de quelqu'un, il risque de devenir un étranger, car il a changé dans le milieu qui l'entourait pendant que nous étions ailleurs à bâtir notre propre vie. Il semblerait donc que le temps sépare ceux qui s'aiment (tout doucement sans faire de bruit).

Je me demande à cet égard si mes contacts avec certains sur les réseaux sociaux, Facebook en particulier, atténuent la distance. Je pense que oui. Ces quelques mots jetés ici et là le long de la vie quotidienne, parlant du temps, d'un mal à la tête, d'une bonne ou mauvaise surprise, d'un quizz légèrement débile, d'une nouvelle idée, et surtout les photos qui échelonnent les récits de vacances, de fêtes, de sorties, tout cela aide à maintenir le contact. C'est un peu comme saisir la main d'une amie de temps en temps quand elle est triste et quand elle est gaie. On peut trouver dans Facebook des usages plus pratiques, promouvoir ses idées, une association ou même une entreprise.

A Paris j'ai été mise face à face physiquement avec l'absence de ma sœur. Alors que les autres sur place ressentaient ce vide depuis presque 3 ans, moi je l'apprivoisais pour la première fois. Quand j'avais 13 ans Polnareff avait écrit une chanson sur la maison vide.

Moi dans la maison vide, dans la chambre vide, je passe ma vie à écouter
Cette symphonie qui était si belle et qui me rappelle un amour fini.
Dans la maison vide


Les adolescents, ou à défaut Lamartine, savent saisir le vide de l'espace et cette chanson déjà me questionnait en 1969. Et pourquoi à cet âge me semblait-il déjà comprendre ce qu'était un amour fini? Ma mère avait perdu 10 frères et sœurs. Elle avait quitté sa famille à l'age de 19 ans en partance vers Varsovie, puis Paris. C'était en 1933 au milieu de l'hiver polonais.

A Issoudun, j'ai touché du plat de la main des inscriptions hébraïques datant du 13e siècle. La paroi de la Tour Blanche était douce et humide. Les prisonniers juifs autrefois capturés pour obtenir de grasses rançons laissaient ainsi leur trace. La tête toute chavirée dans les entrelacements du passé, je montais les escaliers - en haut s'étalait devant moi cette petite ville du Berry, si anodine, qui avait pourtant été une ville royale. En 1941 ma mère et son frère Aron y avait été arrêtés. Il fut envoyé au Vernet, transita par Drancy puis déporté à Auschwitz.

Après la guerre, personne ne fit de place pour l'absence des dix frères et sœurs de ma mère. Il fallut qu'elle fasse avec. Un cœur peut-il être dix fois plus lourd? Une maison peut-elle être dix fois plus vide? Paris dix fois plus dépeuplée?

Mon enfance était une citadelle vide où tous les absents avaient leur place. Avec des lames, des couteaux, des ciseaux, ils traçaient leur nom sur l'intérieur de mon âme, jour après jour, pour perpétuer la mémoire de leur existence et de leur nom.



Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2009