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lundi 30 janvier 2012

Auto-stoppeuse

Il m'était arrivé durant mon enfance de prendre des trains de nuit, surtout pour des colonies de vacances. Nous dormions sur une couchette rudimentaire et le broiement régulier des roues nous berçait énergiquement vers des lieux de villégiatures plus ou moins féeriques. Pourtant cette nuit là, entre le 31 août et le 1er septembre 1976 je passais la nuit dans un train, debout dans les couloirs, sans couchette et sans place assise. Ma grande soeur se tenait le dos contre la paroi métallique du wagon, ses yeux de charbon sur les miens, la main sur la poignée de sa petite valise. C'était une bien vilaine nuit que cette nuit-là.

Un mois plus tôt, j'avais fait le projet de partir en Grèce en auto-stop. Mon compagnon de route était un baroudeur quasiment professionnel, potier, orfèvre et philosophe, un produit exemplaire du début des années 70. C'est avec lui et sa jeune soeur que nous entamâmes le trajet à partir de Châteauroux. le premier obstacle de ce voyage consista à traverser l'autoroute au niveau d'Aix en Provence car pour des raisons qui m'échappent totalement notre conducteur du moment avait décidé de nous laisser en plan au bord de l'autoroute.

A Aix en Provence je rejoignis Laure qui avait été mon amie au lycée, tandis que mon compagnon de route partait chez des amis à l'autre bout de la ville. Sa jeune soeur avait décidé de continuer le voyage seule vers le sud. Cette nuit-là je rêvais mais plus tard ne me souvenais plus de rien, sauf de quelques mots qui parlaient d'une insolation et m'avertissaient d'un drame imminent. Mon père étant malade depuis 1973, je pensais immédiatement à lui. Le lendemain matin, agitée et comme fiévreuse, je parlais à mon amie de mon rêve. Mes parents passaient leur vacances en Camargue. Brusquement je pris la décision de les rejoindre et de laisser tomber mon voyage en stop. Un sentiment d'urgence me remplissait. Il me semblait que je n'avais pas une seule minute à perdre ...

En quelques instants je me préparai et courus au rendez-vous avec mon compagnon de route. Je lui racontai un bobard, j'avais reçu un coup de fil concernant mon père et je devais annuler mon voyage. Je me précipitai vers la gare et pris le premier autocar pour Nîmes. A Nîmes force me fut-il de constater que mon seul recours pour arriver à ma destination était ... l'auto-stop. Mais cette fois-ci sans chaperon. Je montais dans les voitures les unes après les autres, consciente du risque que je prenais, muée par la nécessité de revoir immédiatement mes parents.

Surpris de me voir, mes parents se réjouirent bien évidemment de ma présence. Il m'offrirent un lit, des repas, de l'amour. Je restais avec eux 3 semaines ne sachant pas pourquoi j'avais eu tant besoin d'être près d'eux, n'ayant constaté aucune insolation et ne comprenant pas pourquoi cette voix m'avait poursuivie depuis Aix en Provence à Nîmes et de Nîmes jusqu'en Camargue en murmurant dans mon dos "dépêche -toi, dépêche-toi, mais dépêche-toi".

Nos vacances s’achevèrent le 30 août 1976 et nous primes la route pour Châteauroux. Le lendemain matin je devais prendre le train pour Paris et ensuite aller en Israël. Ma mère me prit par le bras pour faire quelques achats en vue de ce voyage. Elle me choisit une jupe en jean avec une fermeture éclair sur tout le devant et des sandales. De retour à l'atelier, elle s'assit dans son bureau et moi en face d'elle. Elle téléphona à son oculiste. Elle se plaignit de sa vue qui avait subitement baissé. Il lui donna rendez-vous pour le lendemain.

Le soir-même, ma mère fit une grave hémiplégie. Elle avait débarrassé un peu de vaisselle et c'est sur le carrelage de la cuisine qu'elle s'est écroulée. Quand à moi je roulais à cette heure dans mon train vers Paris. Quand j'arrivai chez ma grande soeur à Saint-Mandé, elle était au téléphone: on venait d'emmener maman aux urgences. Ma soeur et moi primes le premier train pour Châteauroux. C'était un train de nuit bourré à craquer car il continuait vers l'Espagne. Nous étions debout toutes les deux; elle avait un peu plus de 40 ans et moi pas même 20 ans. Ce sont des moments où la souffrance n'existe pas. On écoute les roues, on écoute les roues du train, on écoute seulement les roues du train.



Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2007-2012

lundi 28 novembre 2011

Les bonnes

On ne peut pas vraiment dire que j'aie été élevée par les bonnes. Cela serait bien injuste envers mes parents. Et puis je ne suis pas l'enfant de riches héritiers ou celle d'une vedette de cinéma qui, sortie de 10 ans de psychanalyse s’écrierait: hélas, mes parents étaient absents et si je n'avais pas eu les bonnes pour m’élever ...

Ce disclaimer derrière moi, soyons clairs: mes parents partaient le matin pour revenir vers 20 heures et dans cet intervalle, dès mon plus jeune âge, du plus longtemps que je puisse m'en souvenir, ce sont les bonnes qui s'occupaient de moi. Les bonnes elles étaient omniprésentes, le weekend , pendant les vacances. Je me souviens d'elles comme si c’était hier. Elles avaient 16 ans quand maman les engageait. Elles s'occupaient de la maison et elles s'occupaient de moi et de ma soeur.

Elles dormaient dans la chambre de bonne, en haut, au troisième étage. C’était une grande chambre que j'aimais bien avec un grand lit. une table et une chaise, une armoire assez massive avec un miroir. Elles y créaient leur petit monde et j'en faisais partie. J'y restais pour jouer, lire, dormir. La chambre était contiguë du grenier où s'amassaient dans un désordre extrême toute sorte de choses: des jouets, des vieux vêtements, tissus, objets, journaux. Souvent je jouais dans le grenier et la bonne était occupée dans sa chambre à ranger, écrire une lettre. Nous étions bien toutes les deux.

Moi, de façon générale, je les aimais bien les bonnes. J'avais compris dès le début de mon existence que mon salut, mon bonheur et ma santé dépendaient d'elles, alors je me tenais à carreau et surtout je faisais ce que je fais encore aujourd'hui, j'essayais d’être aimable.

La première personne qui s'occupa de moi s'appelait Annick. Maman l'avait engagée dès ma naissance, ou même un peu avant je n'en suis pas sure. Annick et moi vivions en totale connivence et même osmose. Tout était merveilleux jusqu'au jour où un jeune homme qui travaillait en face de la maison, lui adressa la parole. Je fus aux premiers rangs de leur histoire d'amour puisque Annick m'emmenait partout. C'est seulement le jour du mariage que la vérité me frappa à la figure. Je ne sais pas comment cela arriva mais soudain je compris l'horrible situation: je ne quittais pas la maison avec Annick, nous allions être séparées.

En fait je n'avais pas très bien saisi le partage des rôles, et du haut de mes trois ans j'avais simplement jugé que Annick était ma mère et maman peut-être un genre de grand-mère, ce n'est pas clair, vu que le concept de grand-mère n'exista jamais pour moi. Je restais longtemps marquée par cette séparation et ce n'est que bien plus tard, en 1994 alors que j'avais 38 ans, que ma mère me raconta cette histoire:

Quelques mois après la séparation, le mari d'Annick avait demandé à rencontrer ma mère. Il lui dit qu’après leur mariage sa jeune épouse si gaie et énergétique, avait sombré dans la dépression. Elle pleurait sans cesse, ne faisait plus rien et répétait que sans moi, l'enfant qu'elle avait élevée, sans moi sa vie n'avait plus de sens. Lui-même était, aux dires de ma mère, désespéré. Que faire? Disait-il. Que faire? Madame Wajzer, implorait-il, dites-moi quoi faire.

Je me souviens de ce jour-là et d'autres après le premier jour où maman, dans sa grande compréhension et générosité, m'emmena chez Annick pour que la séparation soit moins douloureuse. Je sais qu'au moins une fois, je refusai d'entrer dans la maison d'Annick et criait de tout mon soul, comme je l'avais fait le jour du mariage (pendant la cérémonie papa avait du rester dehors avec moi, car je hurlais). Et puis un jour Annick donna le jour à une petite fille et la nomma "Nathalie". Alors, finalement, elle n'avait plus besoin de moi. Mais moi, personne ne m'avait demandé évidemment si j'avais encore besoin d'Annick ou pas.

La bonne qui lui succéda s'appelait Solange. C'est elle qui s'occupa de moi au mariage de ma grande soeur. Puis d'autres suivirent à un rythme trépidant. Certaines restaient 2 semaines, 2 mois, parfois 6. C'était impossible à prédire. Une nous avait volés et s’était sauvée, une autre m'avait laissé la clé derrière les volets et s’était barrée en laissant quand-même un mot "je vous quitte", une troisième se volatilisait après quelques semaines pénibles de vomissements matinaux et puis se mariait ou pas.

Je m'attachais toujours à elles, par réflexe et nécessité. Je savais que je ne pouvais pas compter sur elles, mais en même temps je faisais semblant de compter sur elles. Elles venaient, elles repartaient. Cela n'avait plus d'importance. Pas plus d'importance que la couleur du papier peint qui elle aussi variait de temps en temps.



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lundi 31 janvier 2011

L'université - Vincennes Paris VIII (1976-1977)

Les premiers vingt ans de ma vie se terminaient dans un centre de réanimation ou je ne comprenais pas vraiment la signification du mot "hémiplégie" ni ne saisissais la gravité de la situation, non pas parce que j’étais trop jeune, mais simplement parce qu'il était impensable d'imaginer ma mère paralysée et mutilée dans sa chair et son esprit. Apparemment, notre médecin de famille était de mon avis et quand on lui annonça l'attaque cérébrale de ma mère et son état très grave, il fit un arrêt cardiaque, comme çà, sur place, comme pour exprimer l'absurde de la situation.

Moi aussi, en quelque sorte, je fis un arrêt cardiaque, mais personne ne s'en aperçut vraiment. Comme pour formaliser et légaliser cet état, je cessais de jouer du piano, alors que j'avais pris des cours pendant 10 ans et me présentais tous les ans aux examens du conservatoire. Cet arrêt fut radical et à ce jour, je n'ai pas repris le piano.

Dès qu'elle fut hors
de danger, ma mère fut transférée à Juvisy, dans la banlieue parisienne. Ma soeur Mali et moi allions lui rendre visite à tour de rôle. C'est à Juvisy, entre la clinique et la station de train que je m'essayais un jour à fumer d'un coup un demi-paquet de Gauloises pour ne pas craquer. L’opération s’avérant être un succès, je me mis à fumer plus d'un paquet par jour.

A la sortie de ma mère
de Juvisy je partageais ma semaine entre Paris et Châteauroux. J’étais à Paris du lundi au jeudi et à Châteauroux du jeudi au lundi matin. Je m'occupais de ma mère qui n'avait rien re-apprit à Juvisy et se tenait à peine debout. Mon père et moi entreprirent de lui re-apprendre à marcher, ce qui ne fut pas une mince affaire, vue sa résistance acharnée. Aux yeux de maman même le demi-centimètre du tapis de la salle a manger était trop haut à enjamber. Mon père ne lâchait pas prise. Il voulait qu'elle soit la plus indépendante possible. Lui-même était malade depuis 1972 et savait que ses années étaient comptées. Entre mes deux parents malades et déclinants, je tenais bon, peut être parce que l'option de ne pas tenir le coup n'existait pas.

A l’université je continuais mes cours et m'intéressais particulièrement au séminaire de Judith Stora sur les femmes. Nous travaillons entre autre sur le livre "Notre corps, nous-même" qui était à l’époque très avant-gardiste. Judith avait proposé d'animer un groupe de femmes au centre Rachi et j'en fis partie toute l’année. Ce petit groupe de femmes me donna le sentiment d'appartenir à quelque chose, à une facette de la société qui bougeait et progressait.

C'est dans ce groupe que je rencontrai Arlette Z. et me pris d’amitié pour elle. C'est chez Arlette Z. que je rencontrais Said, étudiant en architecture d'origine syrienne que je revis une ou deux fois avant mon départ définitif pour Israël. C'est comme çà que Catherine rencontra Said et qu’après mon départ ils devinrent amis. Et c'est ainsi qu'un jour Said emmena Catherine chez un de ses amis, un peintre irakien arménien, Ardash. Catherine et Ardash se marièrent plus tard en Californie.

Le 27 juin 1977 je pris l'avion
pour passer l’été en Israël, le plan étant de me porter volontaire au kibboutz de ma soeur à Shaalvim et parallèlement de retrouver Bernard qui était dans l’armée de l'air et de faire le point avec lui. Mon avenir semblait tout tracé quand le 1er septembre les nouveaux de l'oulpan arrivèrent au kibboutz. Un des nouveaux étudiants, un américain tout blond aux yeux bleus, posa sur moi un regard doux et tranquille et je sus dès cet instant que Bernard ne serait ni mon mari ni le père de mes enfants.

Ma vie m'avait finalement dépassée et était devant moi.


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mercredi 20 octobre 2010

L'université - Vincennes Paris VIII (1975-1976)


J'avais passé l'été en Israel
comme volontaire au kibboutz Kfar Etzion. Prise en charge par un escadron de familles bien pensantes je me laissais ballotter entre les travaux de la cuisine, les parties de basket dans la salle de sport, les projections de films et les leçons d'hébreu sporadiques promulguées par les soldats du Nahal. Bien qu'ils aient plus ou moins mon âge ceux-ci me semblaient bien jeunes et naïfs. Un court passage par le kibboutz Shaalvim ou ma soeur s'était installée avec son mari et ses deux enfants m'emplit d'un espèce de bonheur qui était surprenant. Sans que je ne sus vraiment pourquoi, les vers de Baudelaire me revinrent à l'esprit.
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!
.
Était-ce l'endroit ou les retrouvailles avec ma soeur dont la présence avait toujours infusé en moi cette sorte de paix et bien-être?
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!


A la rentrée, je fus tout de suite prise et envahie par une période morose. Et pourtant je vivais là, sans le savoir, ma dernière année avec une mère. Ignorante de ces derniers mois qui me restaient avant son hémiplégie je me glissais, sans raison palpable, dans un sentiment de vide et lassitude. J'avais quitté L'appartement de ma tante rue St Maur pour louer une chambre de bonne au 6 étage d'un immeuble à St Mandé à quelques mètres seulement de l'appartement de ma grande soeur. De la fenêtre de ma chambre qui donnait sur l'avenue Daumesnil je faisais face au zoo de Vincennes. La nuit, en m'endormant, j'entendais les animaux, surtout les éléphants dont le grabuge me donnait souvent des insomnies. Dans cette petite chambre je me recroquevillais sur moi-même. Je dessinais, j'écoutais de la musique, écrivais. J'oubliais d'aller à mes cours.

J'étudiais la linguistique et la littérature anglaise et continuais mes cours de théâtre à l'atelier de Serge Ouaknine, entourée par quelques amis fidèles avec qui, la nuit venue, je faisais la tournée des late shows. J'ai en mémoire une malencontreuse et pitoyable prestation théâtrale ou les acteurs vomissaient sur scène. Que ne fallait-il pas endurer pour se faire une éducation ...

Mes cours de littérature anglaise étaient pleins à craquer. Il fallait arriver en avance pour se trouver une place assise dans la salle de cours. Les retardataires restaient debout, certains dans le couloir. En 1975 Helene Cixous était déjà connue mais pas encore une véritable célébrité. Ses cours sur le déchiffrement sémantique des messages publicitaires sont restés dans ma mémoire de façon indélébile. Elle nous dessillait les yeux et ouvrait notre intellect comme on ouvre un fruit, pour nous engager vers une écriture féminine qui s'échapperait des structures prépondérantes acceptées.

C'est durant cette année-là que Catherine et moi fiment une virée en Normandie. C'est au café du Perroquet Vert à Honfleur que nous avons rencontré un drôle d'individu. Pupille de la nation, il vivait avec sa grand-mère dans une vieille maison près du port et travaillait dans les chantiers de la région. Catherine dont le père était chef d'industrie et moi dont les parents possédaient une fabrique, firent le soir-même connaissance de la grand-mère qui vivait sans électricité et dormait dans la cuisine sur une planche placée sur deux chaises. Le jeune homme nous donna le seul lit de la maison (le sien) et dormit dans la baignoire. Le lendemain il nous montra son chantier en pleine campagne et nous présenta ses amis rafistoleurs de résidences secondaires: chacun avait son histoire.

Vers le début du mois de mai je commençai un travail de surveillante à l'école Lucien de Hirsh, y retrouvant des enfants dont j'avais été la monitrice l'été précèdent. Madame Picard, la directrice, qui avait eu vent que ces enfants me tutoyaient - comme ils l'avaient fait en colonie de vacances - me fit venir dans son bureau et me colla un bon sermon. Je ne savais pas être autoritaire et je gallerais. J'avais envie de jouer avec les enfants, pas de les surveiller et de les gronder.

Je me préparais à refaire une colo de l'OSE a Raon l'Etape pendant le mois de juillet, puis, en septembre, rejoindre Tel-Aviv et le kibboutz de ma soeur. Mais l'été 1976 se termina tragiquement. Le 31 août, alors que j'étais déjà en route pour l'aéroport de Paris, je dus revenir la nuit-même sur Chateauroux. Ma mère avait fait une hémiplégie et sa vie était en danger. Le jour-même elle m'avait emmenée faire les magasins rue Victor Hugo. Elle m'avait acheté des sandales et une jupe en jean avec une longue fermeture éclair sur le devant. Mais tout de ce que j'avais connu avec ma mère, tout se terminait.



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dimanche 16 mai 2010

L'école - la terminale (1973-1974)

Ma mère, toujours vigilante, avait fini par comprendre que l'air des hôpitaux n'était pas bon pour mon moral. Elle imposa d'office à ma soeur Genevieve et son mari une compagne de voyage pour leurs vacances d'été à Bournemouth. L'âme en bandoulière, le coeur pulvérisé par les déboires médicaux de mon père et envahie par un désespoir qui prenait des allures chroniques, je fus livrée pendant un mois à l'optimisme indomptable de mon beau-frère. En Angleterre je découvris le cottage cheese et ne tombais amoureuse de personne, ne m'intéressant à personne.

A notre retour en septembre, on nous annonça que papa quittait l'hôpital et rentrait à la maison. Pour la première fois depuis décembre 1972, la vie reprenait son cours. A la rentrée, rien à signaler au lycée. Le retour de mon père fut un évènement magique qui en quelques jours permuta l'enfant triste que j'étais devenue en jeune fille pleine d'enthousiasme et de bonheur. Ce n'était certes pas seulement mon père qui reprenait vie et tandis que lentement il remontait la pente, moi j'exultais et m'épanouissais brutalement.

C'est justement à ce moment-là qu'éclata la guerre de Kippour. Mon inquiétude pour l'état d'Israel fut vite dépassée par la réalisation que Bernard était parti là-bas pour se porter volontaire. Ce qui m'inquiétait ce n'était pas seulement les combats, mais plutôt une forte et intime conviction qu'il ne reviendrait jamais. Et j'avais raison. Immigré à l'âge de 20 ans , il resta sur place et fit sa vie en Israel. Pour moi qui ne supportais pas les séparations, ce départ fut difficile.

Durant l'année de ma terminale je tachais de combler le vide que Bernard avait laissé derrière lui et rencontrais beaucoup de gens venus de tous azimuts. Je m'inscris à des cours d'art dramatique à la maison de la culture où je fus l'élève d'Alain Meilland, jeune artiste venu de Bourges qui plus tard allait devenir l'un des fondateurs du Printemps de Bourges. Vers le milieu de l'année je donnais moi-même des cours d'expression corporelle à des élèves du lycée Pierre et Marie Curie.

Je développais un engouement particulier pour Pierre Jean Jouve, Max Jacob, Robert Desnos et toujours et encore Federico Garcia Lorca que je lisais à l'époque en Français. Mon ami JP et moi-meme avions formé un commando d'écriture automatique. L'exercice consistait à s'approprier une classe vide et remplir le tableau d'un texte de poésie automatique que nous improvisions sur place avant le retour des élèves. Montée d'adrénaline garantie.

Je ne fis pas que des bonnes rencontres cette année-là mais résistais toutefois sans difficulté à l'assaut hallucinant (c'est le cas de le dire) des drogues au lycée. C'était l'époque où les jeunes s'attablaient au café et déposaient le hashish au milieu de la table pour que tous puissent se servir. Je me suis longtemps demandée pourquoi je n'avais jamais été tentée de céder à la pression sociale pourtant quotidienne; je n'ai jamais eu de réponse si ce n'est le fait que Catherine elle aussi refusait la mode du dopage à tout prix. Loin d'être une paria je tenais une place importante. C'était en effet très pratique à minuit quand on s'évanouissait, d'avoir sous la main la seule personne sobre dans la salle qui savait distribuer des conseils, accompagner et réconforter.

Le bac arrivant au galop, je me fis prier pour réviser. Pendant les deux derniers mois de l'année scolaire, j'étais soudainement devenue morose et un peu apathique. J'avais même cessé de rendre certains devoirs et avais récolté plusieurs zéros. Comme c'était moi qui signais mon carnet de notes (l'année d'avant, ma mère m'avait en effet formellement autorisé à signer mon carnet de notes à sa place), mes parents n'en surent jamais rien. Catherine, exaspérée, finit par me séquestrer chez elle où sous l'oeil attentif de sa mère, nous étudiâmes ensemble deux ou trois jours. Tant bien que mal je réussis mon bac avec mention.

Ainsi ma période lycéenne s'achevait sans trop de vagues ni contrariété apparente. Je m'étais inscrite à Vincennes, université qui encore à l'époque était considérée comme expérimentale. Pas même âgée de 18 ans et armée, il est vrai, de bien peu d'ambitions, j'allai quitter ma ville natale et monter à Paris. Je me limitais à un projet, celui de me construire enfin en tant que jeune fille juive et pratiquante. Ma premiere tâche fut d'acheter de la vaisselle et des casseroles separées pour le lait et pour la viande afin de manger strictement Casher.



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mardi 20 avril 2010

L'école - La première (1972 -1973)

J'avais des cousins en Amérique et ma mère avait décidé de m'y envoyer passer l'été. Peut-être avait-elle compris que mon expérience de l'année précédente avec le DEJJ n'avait pas comblé mes attentes. A Brooklyn, je m'adaptais comme un poisson dans l'eau une fois dépassées quelques barrières culturelles de moindre importance. J'étais par exemple très peu habituée à manger des steaks à 5h de l'apres-midi, je ne comprenais pas pourquoi ma jeune cousine de 14 ans et ses petites amies hurlaient au lieu de parler et j'avais quelques difficultés à suivre ces jeunes hommes qui causaient en mâchant du chewing-gum.

Déjà, étant petite ,j'avais partagé les bancs de l'école avec les américains. Ce fut pour moi l'occasion de m'entendre enfin avec les filles en tant que groupe. Je les trouvais plus directes et plus conviviales que les petites françaises. Quant aux garçons américains, je ne m'étais pas formé d'opinion. Mais là, à Brooklyn, nous étions en 1972 et les petits garçons avaient grandi. Ah ... Les jeunes hommes américains ... Ce sujet devint actuel dès l'été 1972 et le demeura à jamais.

Je fis un rêve, allongée au bord d'un lac non loin de l'université de New Palz dans les Catskils. Je ressentis la présence d'un jeune homme qui voulait m'épouser. Je notai ce rêve dans mon carnet de voyage et n'y pensais plus. Cinq ans plus tard, mon interlocuteur, un jeune américain immigré en Israel, me dit qu'il avait fini ses études à New Palz en 1974 et je me souvins de mon rêve et le reconnus sans aucune hésitation. Je me fiançai avec lui trois semaines seulement après ce premier échange.

En septembre 1972 je rentrai en première A, laissant derrière moi un prof de math penaud et retrouvant ainsi ma Catherine. Ensemble nous ne pouvions qu'être heureuses et ma vie, en quelque sorte, reprenait. Entre temps ma soeur donna le jour à son premier enfant et cet évènement me fit définitivement comprendre qu'il fallait qu'elle fasse sa vie et moi la mienne. J'en étais là de mes projets quand mon père, le 18 décembre 1972, fit une crise cardiaque. Il fut d'abord hospitalisé à la clinique Saint François à Chateauroux, puis, suite à des complications allant en s'aggravant il se retrouva dans les hôpitaux de Paris, à St Antoine d'abord, puis à Tenon.

Mon père resta hospitalisé jusqu'en septembre 1973. Durant cette période, parfois il allait mieux, parfois il était mourant. Je le voyais peu, les week-ends seulement et passais le reste de la semaine dans une maison vide. J'avais 16 ans, ma mère 59 ans et malgré quelques efforts aussi bien de sa part que de la mienne, nous n'avions rien en commun, sauf une espèce de peur au ventre perpétuelle que nous n'arrivions pas à partager mais qui nous gardait ensemble tout de même. Ma mère, qui était une très belle femme, se battait comme une lionne - n'ayons pas peur du gros cliché - , surveillait les soins de mon père à distance tout en continuant à diriger la fabrique. Quant à moi mon rôle était simple: ne pas faire de vagues.

En juin 1973 ma mère prit le train pour Paris à 7h35. je l'accompagnai sur le quai. Cette fois-ci papa avait 41 de fièvre et le pronostic était mauvais. Je ne pris le train que dans l'après-midi. Ma mère pensait sans doute que j'étais allée à mes cours au lycée, mais en fait j'avais passé mon bac de français. J'avais trouvé inutile de le lui dire. Cela semblait absurde de passer son bac le jour ou mon père mourait. En fin de compte papa survécut encore huit ans. Moi j'obtins 15 à mon bac et jubilais.

Cette année-là m'était passée dessus comme un rouleau compresseur et pourtant je n'avais pas perdu pied entourée encore et toujours par les deux comparses (ennemis) de mon enfance, Catherine et Bernard. Avec Catherine, source constante de mes joies, j'oubliais les odeurs de l'hôpital et me souvenais de mon jeune âge et de la perspective de toute une vie devant moi. Bernard aimait profondément mon père et ne pouvait cacher son inquiétude. Déjà bien établi dans son rôle de grand frère, il se retrouva dans le rôle ambitieux de Grand Protecteur Général, jouant le rôle de père, mère et frère à la fois. Il me couvrait de tendresse avec autorité comme au premier jour, quand j'avais 12 ans seulement et que du haut de ses 15 ans il m'apprenait l'hébreu au Talmud Torah et parlait avec exaltation de l'état d'Israel.

Et justement, alors que mon père était enfin rentré à la maison, convalescent, et que la vie reprenait son cours, en Israel la guerre de Kippour éclata. En octobre 1973, Bernard avait presque 20 ans et il se porta volontaire.




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dimanche 28 mars 2010

L'école - La seconde (1971-1972)

L'été 1971 j'étais en fait très adulte, habituée à prendre des décisions primordiales, donc très indépendante pour mon âge. Mais j'étais aussi toujours un peu à côté de la plaque et mes camarades de classe n'arrivaient pas vraiment à saisir mon personnage me considérant parfois comme une surdouée et parfois comme une attardée. J'étais bel et bien les deux à la fois.


Niveau littérature j'avais déjà lu la plupart des grands classiques français et les avais plus ou moins mémorisés par coeur. J'en étais à dévorer Garcia Lorca et Dos Passos quand mes parents eurent l'idée de m'envoyer passer un été en Israel avec le DEJJ.

Sur cet été que dire sinon qu'il fut terrible. Je n'avais jamais mis les pieds dans une boite de nuit et j'appris rapidement que ces petits jeunes du DEJJ adoraient les sorties. Cela faisait même partie du programme officiel. Les lumières disco clignotantes me donnaient la nausée et je n'étais pas branchée sur le flirt. Désemparée et morte d'ennui je me retrouvais au bar à boire des vodkas orange et réalisais que je tenais extraordinairement bien l'alcool.

Je m'étale sur cet été 1971 car j'ai du mal à embrayer sur l'automne qui suivit. Ma soeur s'était fiancée avec un jeune homme sympathique et toujours de bonne humeur. J'étais bien heureuse pour elle mais incapable d'assumer l'imminente séparation. Elle allait faire sa vie, et moi, j'allai me retrouver comme un vulgaire détritus, jetée dans un coin, seule. Mon indépendance, les grands classiques, la vodka orange, tout cela c'était du bidon: je n'étais ni adulte ni construite et sans ma soeur je devenais un bateau fantôme.

Le 28 novembre 1971 ma soeur se maria et je tachai de faire bonne figure pour ne contrarier personne. J'étais en seconde C. Sans qu'on y prêtât attention, que ce soit au lycée ou à la maison, je finis l'année à la dernière place de la classe en math et en physique-chimie. Le prof de maths me dit un jour dans un éclair de lucidité:
- Mais je ne comprends pas mademoiselle Wajzer, quand je vous demande de m'expliquer un problème, vous comprenez tout, vous comprenez mieux que les autres, mais comment vous faites pour avoir de si mauvaises notes?

C'était encore le temps où il n'y avait pas de conseillères d'orientation ou de psychologues dans les lycées et si vous aviez un souci votre seul remède était le cannabis ou le haschich. Mais cela non plus, ça n'était pas mon truc. Je noyais mon chagrin entre les oeuvres complètes de Camus et les vers d'Aragon. "Ma vie est à partir de toi" pensais-je. Ni les bras de mon ami, ni le sourire de mon amie ne pouvaient compenser le vide qui s'etait installé.

Si seulement j'en étais arrivée à Sartre dans mes études autodidactes j'aurais su que j'avais atteint très prématurément l'angoisse existentielle. Seules mes notes en math reflétaient fidèlement mon état d'esprit.

Résultat de l'affaire, déboutée de la filière scientifique je passais en première A. Je me consolais à l'approche de l'été en me préparant pour mon voyage vers le nouveau monde, là où mes cousins américains m'attendaient, plus précisement à Canarsie, Brooklyn.


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mercredi 24 février 2010

L'école - La troisième (1970-1971)

Photo Gérard Mery.

En troisième, j'étais tellement bien que je ne me souviens de rien. Je ne pensais sincèrement pas qu'il fut possible qu'il en soit autrement. C'est celà qui est épatant à cet âge-là, on s'imagine que le bonheur c'est maintenant alors que tout adulte saura vous dire que le bonheur c'est beaucoup ce qu'on a perdu et surtout ce qui tarde à venir.

Gardée, dominée parfois et toujours soutenue par mes deux anges gardiens, je n'avais même pas remarqué que je devenais une vraie jeune fille. je réalise aujourd'hui que mon ami s'était épris de l'enfant que j'étais, brutale de coeur mais intouchable de part son jeune âge. Comme une petite soeur j'étais le témoin de ses batifolages - il avait tout de même 17 ans à la rentrée 1970 - et de façon curieuse je ne souffrais pas trop de le voir s'amouracher de véritables demoiselles. C'est celà aussi le bonheur, de ne pas savoir haïr et de ne pas nécessairement vouloir être comme les autres.

J'avais de la chance. J'avais été élevée par des gens sans vanité d'une honnêteté surréelle, des gens tellement droits que cela en était ridicule. Mais à l'époque je ne savais pas que c'était une anomalie. Je ne savais pas que l'on pouvait dissimuler ses sentiments, mentir, trahir. Je croyais que la terre entière était honnête, riait quand elle voulait rire, pleurait quand elle voulait pleurer et hurlait quand c'était des hurlements qu'elle avait dans les tripes. Pour résumer: à l'aube de mes 14 ans j'étais très mal préparée à la vraie vie.

En troisième, Catherine et moi ne nous quittions jamais. C'est avec elle et chez elle au côté de sa mère que je complétais mon éducation. Par exemple une des plus surprenante chose se passait chez mon amie et cela m'estomaquait à chaque fois: sa mère lui disait quoi faire.

- Catherine, reviens à 9 heures au plus tard. D'abord tu finis tes devoirs, ensuite tu sors avec tes copines. Catherine tu vas me faire le plaisir de ranger ta chambre un peu mieux que çà. Oui avant de sortir.
- Mais maman, le film commence à ...
- Je m'en fiche ma chérie. Tu ranges d'abord.

J'avais carrément été transportée sur une autre planète. Une telle conversation entre ma mère et moi était impensable. A la maison personne ne me disait jamais quoi faire et c'était à moi, depuis toujours, d'établir mes propres priorités. Je ne sais pas au juste quel facteur avait poussé mes parents à se comporter avec autant de négligence et indifférence, le fait est qu'à part m'habiller (horriblement d'ailleurs et plus pour bien longtemps) et me nourrir (longtemps par l'intermédiaire des bonnes) ma mère n'avait aucune emprise sur moi et n'avait jamais demandé à en avoir. Je l'ai parfois perçue comme mon égale, mais le plus souvent comme une personne avide de mon amour et de mes soins. Quant à mon père j'étais émerveillée par sa présence et je savais qu'il était là pour me protéger: je pouvais compter sur lui ou du moins je voulais compter sur lui.

L'année scolaire se concluait: j'étais encore très bonne élève mais en l'espace de quelques mois tout celà allait changer.



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vendredi 5 février 2010

L'école - La quatrième (1969-1970)

La fin de ma cinquième se conclut par une croisière sur la Méditerranée entre Venise et Haifa, suivie d'un séjour en Israël. Sous les auspices des amis de mes parents, les Besserglick, je me retrouvais, comme en 1967, de nouveau trimbalée dans tout le pays, qui n'est pas plus grand qu'un mouchoir de poche, faut-il le préciser. Je tenais lors de ces vacances le rôle de la parfaite petite fille, mais, comme toutes les gamines de mon âge, je vivais la plupart du temps dissociée, pleine encore de mon enfance, mais déjà agitée par des sortes de bouffées qui me poussaient vers l'age adulte. A cet age-là je ne me voyais pas et refusais l'évidence d'une silhouette déjà développée.

A la rentrée scolaire je remarquai que mes coéquipières avaient grandi d'un seul coup. Déjà elles me dépassaient de quelques centimètres. En hiver, j'étais devenue la plus petite de l'équipe. J'avais grandi trop rapidement et ma croissance s'était terminée l'année d'avant. C'est avec dépit que je me préparais à quitter l'équipe de basket définitivement à la fin de l'année. J'aurais pu sans doute y rester, mais cela ne m'intéressait plus. J'avais mieux à faire.

Je serai honnête: je ne souviens pas de ma quatrième. Tout est passé à carreau, la classe, les profs, les élèves, je ne me souviens de rien. Je sais seulement que j'étais bonne élève, que mon amie était près de moi, tout le temps. Je sais seulement que mon ami était près de moi quand je n'étais pas à l'école. En effet, les deux grands amours de ma vie ne pouvaient pas « s'encaisser » l'un l'autre. On en était arrivé à un statu quo très simple qui consistait tout simplement à ce que je ne parle jamais d'elle devant lui et vice versa. Ballottée entre les deux pôles de mon existence je jouais le jeu lâchement et m'arrangeais pour qu'ils ne rencontrent pas. Je n'avais, me semblait-il, pas le choix et avoir une vie divisée me semblait naturel. Il faut dire qu'à la maison aussi je vivais de cette façon depuis ma plus tendre enfance, ménageant toujours mes parents et prenant toujours parti pour l'un en le cachant à l'autre et inversement. Cela semble compliqué, mais ce ne l'est pas: il suffit de mentir tout le temps de façon consistante. C'est un jeu d'enfant.

Je n'ai donc pas retrouvé la mémoire, même sur ce blog et peut-être cela est-ce aussi un mensonge. J'abordais cette transition vers la véritable adolescence doublement protégée par les ailes de l'amitié et de l'amour. Bien entendu ce que j'appelle l'amour était un sentiment encore plongé dans l'enfance, pas encore formé, complètement primaire. On dit toujours que nos premiers amours sont souvent nos cousins germains. Mais moi, je n'avais que deux cousins germains vivants que je ne fréquentais pas.

J'avais au total, une bonne quarantaine de cousins germains, mais personne n'en parlait et sans que leurs noms ne soient jamais prononcés ils me semblait souvent qu'ils étaient au centre des discussions de mes parents. J'étais moi-même totalement ignorante à l'époque de l'existence de cette énorme famille qui avait d'une part disparu mais d'autre part semblait omniprésente. Il m'a bien fallut atteindre l'âge de quarante ans pour finalement comprendre que mes parents avaient perdu 78 membres de leur famille proche pendant la guerre. Il fallut tout ce temps pour que les chiffres anonymes prennent forme.

Déjà, quand j'étais en quatrième, mon amie et moi parlions d'avenir: nous avions solennellement décidé que nous serions dans la même classe jusqu'en terminale, que l'on épouserait le même garçon et que l'on serait enterrées ensemble. Tiens, il faut croire que la mémoire m'est revenue ...


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samedi 30 janvier 2010

L'école - La cinquième (1968-1969)

Au retour de mes vacances d'été je ne retournai pas à l'annexe internationale mais réintégrai bien malgré moi le lycée Jean Giraudoux où j'avais complété ma 8e dans le passé. Ce retour à la ville, dans un établissement assez imposant de par sa taille et ses effectifs, tout cela contribuait à me rendre anxieuse. Somme toute mes deux années à l'annexe ne s'étaient pas trop mal passées même si je m'étais ennuyée et m'étais fait très peu d'amies. Les cours m'avaient intéressée et grâce aux poursuites sadiques de Gilles, je démarrais la cinquième une véritable athlète, un fait que le prof de gym sut tout de suite repérer.

Ainsi,au lycée, je me retrouvai immédiatement dans l'équipe de basket et en compétition au niveau départemental en saut en longueur. Dès mon premier saut je me qualifiai pour les compétitions régionales. Ce succès rapide ne me procura aucune satisfaction. Preuve en est que je n'en parlais à personne, peut-être pour ne pas faire ombre à ma sœur qui tenait le rôle de la sportive dans la famille et y était très attachée.

Dès le début de la rentrée scolaire, en septembre 1968, je fis deux rencontres qui allaient façonner ma vie et la changer à jamais. Je rencontrai celle qui serait pour toujours ma meilleure amie et celui qui resterait à jamais mon premier amour. Ces deux rencontres furent éblouissantes, des coups de foudre parallèles, absolus. Au contact de cette double amitié je ne me reconnaissais plus, j'évoluais d'un jour à l'autre transportée par la puissance de ces deux aimants qui se partageaient mon cœur, ma tête, mon existence.

Le jour où il entra dans ma vie ce jeune garçon de 15 ans l'illumina comme un roi soleil. Cette brutale plongée à un bien jeune âge dans le domaine romantique ne m'empêcha pas d'être fascinée en même temps par cette autre enfant, parisienne égarée en province, dont la douceur et l'intelligence ravissaient mon âme.

Ainsi je grandis cette année-là à la vitesse d'une comète.
Je ne prêtais guère attention à mes devoirs, les cours, la classe. J'avais découvert que j'avais un cœur et qu'il savait vibrer. Je jouais mieux au basket, je courais plus vite, je sautais plus loin, je jouais mieux mes partitions de piano. Je ne m'ennuyais plus.

J'avais tant souffert
de l'éloignement de ma sœur qui était étudiante à Paris et sans qui, tout simplement, je ne savais pas fonctionner... Finalement, je m'étais découvert une raison de vivre. Que dis-je, j'avais deux raisons de vivre et elles allaient rester à mes côtés, fidèles, immuables dans leur affection, jusqu'à ce que moi-même, de la façon la plus abrupte possible, je décide de m'en éloigner. Mais cela est une autre histoire qui aura lieu près d'une décennie plus tard.


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samedi 2 janvier 2010

L'école - La sixième (1967-1968)

L'été 1967 avait été marquant. Au lendemain de la guerre des six jours en juin 1967, mes parents se découvrirent une veine sioniste et estimèrent indispensable de faire le voyage vers cette contrée lointaine. C'est ainsi que ipso facto je me retrouvai devant le mur des lamentations fraichement libéré des mains jordaniennes puis fièrement debout près de mes parents, devant des fils barbelés démarquant la frontière syrienne. Curieuse, je ramassai un caillou et constatant qu'il était noir et d'une nature poreuse, je le tendis à mon père.

- C'est quoi? Demandai-je.
- C'est une roche volcanique, dit-il.
- Un volcan? Mais papa ... Et s'il explosait de nouveau le volcan?
- Il a déjà explosé. C'est fini, tu comprends, les guerres sont terminées.
- Il est si beau notre pays, dit ma mère.

Sur un rocher des amoureux avaient gravé leurs noms, Deborah et Moshé. Moshé lui-même fera encore trois guerres, la guerre d'attrition, la guerre de Kippour et la guerre du Liban. Ses fils se battront aussi au Liban et ses petits-enfants encore bébés, porteront des masques à gaz pour se protéger des bombes irakiennes. Puis, à l'âge d'être mobilisés, ils retourneront sur les pas de leur père et de leur grand-père, au Liban, mais aussi à Gaza.

Je commençai donc la nouvelle année scolaire le cœur gonflé de soleil, la tête toute emplie de nouvelles idées de patrie et attachement national. Il ne faisait pas de doute que j'étais dans le camp des vainqueurs. Cependant pour compenser cette belle humeur, je devais affronter une grande contrariété et c'était le départ de ma sœur Geneviève vers la capitale. Sans sa présence je n'avais plus de mère, ni de père et je devenais littéralement une enfant laissée à elle-même.

A l'annexe internationale de St Maur, je n'étais pas plus vainqueur ou intéressante qu'une mouche sur un mur. Je retrouvais la monotonie des salles de classe et l'ennui m'envahissait jour après jour, tel une maladie incurable. Gilles avait disparu et je réalisais que ses méchancetés ne m'avaient pas fait que du mal. Je me résignais à la morosité et même à la mélancolie quand le regard d'un petit bonhomme de mon âge, que j'appellerai A., changea mon état d'esprit. Totalement lumineux, ses yeux bleus semblaient vouloir dire: « ne t'en fais pas, tout va bien, je m'occupe de tout ». J'avais en fait découvert là mon premier regard d'homme enfin ce que j'allai toujours chercher dans le regard d'un homme, un message simple qui dirait avec des mots différents: « les guerres sont terminées ».

Toujours aussi peu féminine, je ne parlais pas aux filles, jouais avec A. dans l'énorme parc du château et connaissais des moments de bonheur éblouissants quand je courais plus vite que lui. Sans qu'il le sut jamais, la gentillesse et la beauté de ce gamin de 12 ans furent pour moi un tranquillisant naturel et me redonnèrent confiance.

Mon année de sixième s'acheva sur les évènements de mai 68 auxquelles je portai peu d'intérêt bien que ma sœur Geneviève y soit justement mêlée, étant étudiante à Paris. J'observais pourtant le visage pâli de mon père devant la télévision.

Moi et mes camarades de classe avions 11-12 ans en mai 1968. Nous ne savions pas encore que d'autres pour nous se battaient, pour que nous abordions l'adolescence sans les contraintes de l'ordre ancien, pour avoir plus de droits, plus de libertés, plus de choix.



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lundi 14 décembre 2009

L'école - La 7eme (1966-1967)

Photo Gérard Mery

Mon passage au lycée Jean Giraudoux fut de courte durée. En effet, je n'avais pas encore visité tous les établissements scolaires indriens. Après les Capucins, le lycée de jeunes filles et le lycée de garçons, il était temps, du haut de mes 10 ans, de découvrir l'annexe internationale de Saint-maur.

Cette année-là, menée sous la baguette de l'autoritaire Me Hagege, fut un peu morose, malgré un grand succès scolaire. J'étais première dans toutes les matières. Je ne possède pratiquement rien des objets de la maison à Châteauroux, mais j'ai récupéré deux livres reçus lors de la distribution des prix de cette année de 7e. L'un est le livre des « Mille et une nuits » l'autre le récit de la guerre de Troie.

L'annexe internationale de St Maur était située à la campagne dans un château entouré d'un grand parc. Pendant les recréations c'était la liberté totale, nous étions très peu surveillés et courions bien loin pour nous réfugier dans les buissons ou sur les arbres.

J'allais à la cantine pour la première fois de ma vie et ne comprenais pas pourquoi mes petites amies faisaient la fine bouche devant les menus proposés. Moi, tant que cela se mangeait, je trouvais cela excellent. La nourriture était pour moi « bonne » par définition et il aurait été sacrilège de la critiquer.

Je courais vite et jouais plus souvent avec les garçons qu'avec les filles. L'un d'eux qui avait redoublé et dépassait tout le monde d'une bonne tête , s'était pris d'intérêt pour ma garde-robe, en particulier celle qui comprenait des fermetures éclair. Je m'aperçus bien vite que je ne courais pas aussi vite que cela ... Je rentrais chez moi écorchée des genoux et des poings après de méchantes bagarres avec cette petite brute de 12 ans. Comme il était grand physiquement les autres enfants le laissaient faire mais applaudissaient à tout rompre quand mon adversaire se prenait une baffe, une volée de gravier dans l'œil ou un coup sur la tête.

A la cantine cette énergumène feignait quotidiennement de vomir dans mon assiette, catapultait des petits poix dans ma figure et tentait plus tard de récupérer la nourriture que j'abandonnerais derrière moi. Malheureusement pour lui, j'étais capable de manger mon steak même s'il avait craché dessus. Je laissais tous les jours une assiette vide et propre, comme si personne n'avait jamais mangé dedans.

Dans le car qui nous emmenait de Châteauroux à St Maur, il tirait sur le col de ma veste, me faisait des croches-pied. Bref, nous faisions un beau couple, moi la surdouée de la classe, lui le cancre. Je n'avais pas d'amis, ayant une nouvelle fois déménagé de mon école précédente sans mes petits camarades. Lui non plus. Il ne me parla jamais, se contentant d'exprimer son intérêt en me harcelant quotidiennement.

A cette époque, je pensais qu'être une fille ou un garçon n'avait aucune importance, que cela ne voulait rien dire. J'avais les cheveux courts, j'étais timide et les petites filles de la classe ricanaient derrière mon dos. J'avais quelque chose de diffèrent, mais je ne savais pas quoi. Je voyais bien que je n'avais pas leur jargon et qu'elles parlaient de choses qui ne m'intéressaient pas.

Rentrée à la maison je contemplais avec exaltation mes égratignures. Je racontais des bobards à la bonne, lui disant que je tombais souvent dans le parc du château, ce qui somme toute n'était pas faux. J'aimais me battre avec mon ennemi et rien ne me faisait plus plaisir que de sentir son sang couler entre mes doigts. J'ai oublié son nom. Peut-être s'appelait-il Gilles et dans ce cas j'étais sa Jeanne.

Ce fut une année toute bête et sans intérêt. Mon désir de brutalité envers ce garçon me semblait naturel. Je terminai l'année galvanisée, non pas par ma réussite scolaire et les premiers prix que j'accumulais dans toutes les matières, mais par le sentiment d'être forte physiquement alors que ma mère m'avait toujours considérée comme une maigrichonne en mauvaise santé (il est vrai que l'année d'avant j'avais fait une terrible coqueluche). L'année scolaire se termina ainsi en juin 1967 et une nouvelle époque commençait.


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L'école - La 8eme (1965-1966)

J'ai déjà parlé de ma classe de huitième dans ce billet.

lundi 23 novembre 2009

L'école - la 9e(1964-1965)

En septembre 1964, suite à une décision maternelle on ne peut plus catégorique, je quittai l'école des Capucins pour me retrouver, assez bizarrement, au lycée de jeunes filles. Tout était différent, le lieu gigantesque, les élèves inconnues et puis il fallait que je m'adapte à une nouvelle routine; trois fois par semaine toute la classe montait dans un autocar et nous roulions vers la base de l'OTAN à Touvent. Là bas, des petits américains de notre âge nous attendaient souriant et épanouis.

A partir de 1951 un immense dépôt logistique américain avait été installé à Châteauroux. Il employait des milliers de travailleurs français et était responsable de l’entretien de tous les avions américains de tous types basés en Europe à cette époque. J'avais ainsi été transportée dans la plus grosse base logistique européenne de l'OTAN.

Mes amis et moi étions loin de comprendre que nous participions à un programme bilingue original qui permettait aux français de souche ( moi par exemple qui à l'époque ne possédait même pas la nationalité française ...) et aux américains en transit, de s'imbiber les uns les autres de leur langue et culture respectives.

Dans le cadre de ces échanges scolaires et culturels, on m'assigna une partenaire du nom de Vicky. Je m'entendais très bien avec elle et m'adaptai de façon remarquable à la structure scolaire américaine. La maitresse d'école, une ravissante jeune femme aux yeux bleus, ne cessait de sourire et s'adressait à ses élèves de façon douce et affable comme si elle était à leur service et non le contraire.

Il me fallut seulement quelques jours pour comprendre que les américains vivaient dans un autre monde où la spontanéité, la bonne humeur et le bonheur en général, avaient leur place. Nous préparions ensemble des petites scènettes où nous nous moquions de la publicité, de la mode et même, cela m'avait marquée, de l'usage abusif de médicaments. A l'école française, du moins à mon époque, on ne traitait pas de tels sujets et avec cet humour à l'âge de huit ans!

Il y a quelques années j'ai retrouvé Vicky sur l'Internet. Elle habite en Californie. Elle se souvenait bien de moi et elle me dit qu'à sa grande surprise, le jour où elle me rencontra je parlais déjà l'anglais. Je sais qu'elle se trompe, car c'est impossible, mais cette affirmation me trouble car effectivement je n'ai pas d'accent quand je parle l'anglais et c'est vrai que je n'ai pas non plus le souvenir d'en avoir fait l'acquisition. Bizarre.

Ce fut une belle année où je trouvai enfin une place, un lieu de vie, le rire. Face à la compétition américaine mes camarades de classe à l'école française n'offraient aucun intérêt sauf le fils du concierge du lycée. Il se sentait isolé, seul parmi toutes ces filles, alors je jouais avec lui à grimper aux arbres ou à construire des trucs avec du bois et autres matériaux . C'était des jeux dont j'avais l'habitude, passant beaucoup de temps à la campagne à gambader toute seule dans les champs ou à roder pendant des heures près de la rivière.

Dès le plus jeune âge, j'avais joui chez moi d'une liberté sans bornes, pratiquement sans supervision et c'est sans doute pour cela que l'école fut toujours pour moi un carcan. Mais la classe de l'OTAN ouvrit d'un seul coup de vent toutes les fenêtres et me montra que l'on pouvait apprendre et s'amuser tout à la fois.


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mercredi 28 octobre 2009

L'école - la 10e (1963-1964)

Au début de l'année suivante, ma classe fut déménagée des Capucins à l'ancienne école des garçons, rue Paul Louis Courier. Ce déplacement géographique, bien que mineur, allait établir le style de ma scolarité : la mobilité.

En effet, voici ce qui m'attendait: en 9e, de l'école rue Paul Louis Courier , je fus transférée au lycée de jeunes filles, puis l'année suivante au lycée de garçons, pour me retrouver en 7e à l'annexe internationale de St Maur. J'y restai miraculeusement deux ans consécutifs pour réintégrer ensuite le lycée de garcons AKA Jean Giraudoux où je demeurai, O doux plaisir, O charmante époque, jusqu'à la terminale.

Je me souviens peu de l'école cette année-là ni de mes petites amies, mais plutôt de mon trajet de la maison à l'école et de mes rencontres avec les petits commerçants, la proximité (quelques mètres !!) de la prison municipale et la présence d'un forgeron sur le chemin qui laissa dans ma mémoire une marque indélébile, sans doute parce qu'il était l'un des derniers forgerons de ville.

La charcuterie, placée au coin de la rue Nationale et de la rue Paul Louis Courier, ne manquait pas de susciter en moi des émotions qui variaient d'un jour à l'autre. L'odeur des jambons, telle une fumée toxique, dévalait le long de mon nez, ma gorge, puis bifurquait directement vers mon œsophage et mon estomac. C'était là, dans cette organe pas encore initié à la pratique du petit-déjeuner que je commençais ma journée avec un véritable dilemme : comment un si bon parfum pouvait-il être interdit?

Il y avait aussi les lapins qui pendaient sanguinolents devant la vitrine. Leur corps était écartelé, vidé, leur tête se ballotait. Souvent je me suis demandée cette année-là si les parents de papa et maman et aussi leurs frères et sœurs avaient été pendus par les pieds et exposés en vitrine après avoir été gazés. Je savais très bien ce que "gazés" voulait dire. C'était une odeur qui descendait par le nez, la gorge, puis au lieu d'aller dans l'estomac elle allait dans les poumons. Moi, je faisais toujours bien attention en passant à côté de la charcuterie: jamais dans les poumons, l'odeur du cochon, jamais. C'était interdit de mourir, çà aussi je l'avais bien compris.

A l'école, débarrassée de mon ancienne maitresse qui était apparemment tout droit sortie des couloirs de l'Inquisition, je reprenais vie. Vers le début de la 10e l'institutrice demanda aux écoliers de trouver un mot avec le plus de syllabes possible, après nous avoir enseignés, bien entendu, ce qu'était une syllabe. Au bout d'un moment je levai la main et m'exclamai "Multicolore!" Abreuvée de compliments, je fus envahie par un bonheur puissant et durable. Les mots, me disais-je, n'étaient pas interdits.


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dimanche 18 octobre 2009

L'école - la 11e (1962-1963)

Trois mois avant mon 6e anniversaire, je rentrais en 11e à l'école des Capucins à Chateauroux. Je pesais 19 kilos et l'on se moquait de ma maigreur, de mes cheveux trop frisés et mon regard trop noir. A l'époque, peu de "métèques" habitaient la province et je faisais dissonance sur les photos de classe, entre autre.

J'avais des connaissances en hébreu. Apprendre à lire le français me sembla facile. Mon institutrice était sévère, méchante et sans pitié. Elle me frappa sur le visage un jour, quand j'utilisai mal le trait qui sépare les 2 parties d'un mot lorsque le mot se heurte à la fin de la ligne. Aujourd'hui je repense à la gifle énorme que cette erreur me coûta alors que je n'avais pas six ans et je reste incrédule devant autant de cruauté et imbécillité.

C'est grâce à cette institutrice dont j'ai bien heureusement oublié le nom et aussi le visage, que j'ai haï l'école tout le long de ma vie. Cet exemple n'en était qu'un choisi parmi d'autres. Un autre me revient à l'esprit mais je n'en parlerai pas, pour ne pas ressentir une nouvelle fois l'humiliation que j'avais ressentie alors.

Il ne me vint pas à l'esprit un instant de parler de ces violences à mes parents. Je me demande pourquoi aujourd'hui. Je me présentais à l'école tous les matins, comme les autres. J'arrivais le ventre vide, au grand désespoir de ma mère qui ne comprenais pas pourquoi je vomissais tous les matins. Il me fallu encore trois ans pour découvrir toute seule, comme une grande, que j'étais allergique au lait et donc à la chicorée au lait que ma mère me tendait tous les jours.

Outre mes déboires nutritionnels et scolaires, tout allait bien. J'avais une meilleure amie, Francoise Devillieres que j'adorais, ma soeur s'occupait de moi comme d'habitude avec beaucoup de soin et viligeance, je jouais du piano avec enthousiasme chez Me Hadt. Et pendant ce temps-là les bonnes qu'engageait ma mère se succédaient à la rapidité des bolides sur le circuit du Mans.

Le premier mot français que je sus lire, car j'appris à lire d'après la méthode globale, était "écureuil", ce qui fit beaucoup rire ma famille et présageait de mon intérêt futur pour les choses compliquées en général.

Ce fut une noire année ou j'avais mal au ventre, mal au coeur aussi ... Mais je ne me sentais ni seule, ni mal aimée. Je crois que déjà, j'étais une personne optimiste.




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mercredi 5 août 2009

Respiration : mode d'emploi

Quand j'étais petite, je fus très tôt initiée à la science des bronches. J'eus sans doute ma première bronchite avant de pouvoir m'exprimer et la personne intelligente aura compris qu'avoir une bronchite, c'était ma façon de m'exprimer.

Voilà , voilà .... Les années passèrent. J'étais en 8eme dans la classe de Madame Fournier, au lycée Jean-Giraudoux. De Madame Fournier je n'ai que de bons souvenirs, ce qui en soi constitue une anomalie puisque j'ai toujours détesté mes institutrices. Je fus finalement libérée de ce fléau (les institutrices) quand je commençai à avoir des professeurs du sexe masculin et pus miraculeusement mieux respirer.

Où en étais-je? Donc en 8eme, étant très bonne élève, je fus désignée par Madame Fournier et ses supérieurs pour sauter la 7eme et atterrir directement en 6eme à la rentrée prochaine. Maman était bien contente que sa petite fille soit reconnue pour ce qu'elle était : un génie. Moi je m'en fichais. Très peu de choses m'intéressaient à cette époque. Je n'avais pas beaucoup d'amies. J'avais été transférée de la 9eme bilingue du lycée de jeunes filles à la 8eme bilingue au lycée de garçons. Mais j'étais la seule. Tous les autres enfants avaient été repartis dans d'autres écoles. Je m'ennuyais terriblement. Nous étions en 1963. J'avais les cheveux super-frisés et les gens dans la rue pensaient que j'étais arabe. Cela me plaisait assez.

En fin de compte, était-ce pour conjurer mon ennui épouvantable? J'attrapai une coqueluche et fus éloignée des bancs de l'école pour un bon moment. Cette coqueluche fut une des plus belles choses qui me soit jamais arrivée. Maman prit des congés de son travail à la fabrique et s'occupa de moi. Je regrettai plus tard de ne pas avoir réussi à faire durer la coqueluche plus de 2-3 mois. Je passai des moments sublimes, plongée dans l'extase, auprès d'une mère patiente, attentive et aimante.

Cet évènement respiratoire dernière moi, il me fallut faire face à l'évidence que je ne sautais plus la 7eme , ayant pratiquement sauté la 8eme. J'étais une nouvelle fois transférée, cette fois-ci à l'annexe internationale de Saint-Maur. Suivirent deux ans à l'annexe où je continuais à m'ennuyer et à récolter tous les premiers prix. J'ai le très net souvenir du jour de la distribution des prix, du visage de ma mère rayonnant de fierté et d'un sentiment profond chez moi de vide, d'absurdité.

Envahie par un manque de vivre et une tristesse permanente, je me plongeais dans la lecture de Jules Verne. Michel Strogoff fut une révélation dans la mesure où j'en tombais amoureuse de façon irréversible. Quand Strogoff n'était pas là et que j'en avais vraiment marre, je faisais une bronchite, la seule façon d'attirer l'attention de ma mère et la monopoliser pour quelques heures.

En 1978, l'année de mon mariage, j'ai laissé les bronchites chroniques dernière moi. Elles ne sont plus revenues - on tentera d'oublier une pneumonie en fin de grossesse qui ne m'a pas fait que du bien.

Tout cela pour vous dire que j'ai une bronchite; je pense à ma mère qui savait servir le thé au citron, mettre des cataplasmes à la moutarde, prendre la température, me donner le bouillon à la cuillère. Ah c'était le bon temps tout cà où nous jouions nos roles à la perfection.

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dimanche 7 juin 2009

Le retour

C'est bien étonnant. Comment ai-je pu négliger si ostensiblement mon blog? Est-ce que tout peut s'expliquer?

J'accuse: les social networks et comment dit-on cela en Français nom d'une bique? Les réseaux sociaux? Hum ...

Dans quelques jours je serai dans mon pays natal. Cela fera 2 ans et demi presque jour pour jour où je n'y aurai pas mis les pieds.

J'exagère quand même. Moi qui aime si bien la France, malgré ses trahisons, ses grimaces, je la délaisse, l'oublie presque.

Je l'aime encore et toujours, pleine d'allure, énergique, sublime. Ah ... là je crois que je parle de ma mère, mais justement ...

J'irai aussi dans cette ville maussade et exilée qui brûle pourtant dans mes entrailles comme une lanterne éternelle. Châteauroux. La ville s'efface, il ne reste que les gens aimés et les souvenirs.

Les souvenirs : de Chateauroux je n'ai pas que des bons souvenirs, mais je fais comme ma mère qui parlait de son petit village de Pologne, comme d'un royaume dont elle demeurait la princesse immortelle.

Voilà, c'est ca : à Châteauroux je suis immortelle. J'ai 3 ans dans les bras de ma nourrice et de ma mère. Je reste ainsi bercée alternativement, de l'une à l'autre je passe, confiante. Je suis aimée. Je ferme les yeux.


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vendredi 20 mars 2009

La musique

Mes premiers mots ne furent pas des mots mais des notes. A vrai dire je n'étais pas consciente de la signification de ce que j'écrivais. Me Hadt, la professeur de piano de ma sœur, me faisait tracer des lignes sur le tableau noir, avec tout d'abord sur la gauche, un grand signe qui s'appelait une clé. Il y avait , aux dires de Me Hadt, deux clés : celle de do et celle de fa. J'avais quatre ans. je barbouillais sur le tableau des clés de fa. La clé de do, je n'y arrivais pas, Me Hadt la traça pour moi. Alors, je pouvais dessiner des petits ronds entre les lignes. En plein sur la ligne du bas, c'était le mi. Juste au dessous de la ligne c'était le ré. Et puis le fa, confortablement calé entre la première et la deuxième ligne. Ma soeur jouait du Chopin. Me Hadt très diligente la surveillait de près.

Pendant ce temps-là , je jouais avec les ronds. Ce qui m'amusait c'était que chaque rond s'était pris d'amitié avec un son. C'était comme à la maternelle; avant d'entrer en classe nous nous mettions en rang, deux par deux. Moi je tenais toujours la main de Françoise et elle, elle tenait ma main. Moi j'étais le mi et elle elle était le son du mi et ensemble nous étions en harmonie, nous avions confiance en la vie. Ré, mi, fa, chantai-je alors que Me Hadt tapotait le devant du piano avec sa baguette et que ma soeur se redressait d'un seul coup. Ré, mi, fa chantai-je. Je pris la craie blanche et dessinai à coté du fa, un quatrième petit rond de nouveau au milieu de la ligne, puis un autre allongé sous la ligne. J'allai tirer la jupe de Me Hadt et elle lut ce que j'avais dessiné : fa, mi, ré lui dis-je. Ré, mi, fa, mi, ré.

Me Hadt est morte
il y a si longtemps. Elle ne sut jamais quelle influence elle eut sur ma vie. Elle ne sut jamais à quel point je l'adorais, la vénérais. Quand j'eus cinq ans à peu près, elle commença à me donner des leçons de piano. Elle était exigeante, sans pitié même. Tous les mercredis, comme une automate, je descendais la rue Nationale et faisait le chemin pratiquement les yeux fermés. J'étais toujours à l'heure. Après dix ans de travail acharné, elle me permit de jouer du clavecin dans son salon. Me Hadt demanda à M.Hadt de venir et cette imposante et ténébreuse personne m'écouta jouer en silence. Plus tard il ne dit rien et me regarda monter au premier étage avec Me Hadt là ou se trouvait sa salle de travail.

La tortue centenaire: j'étais déçue. M. Hadt n'avait rien dit. Je ne savais pas comment interpréter son silence. Me Hadt regardait par la fenêtre alors j'allai parler à la tortue. Elle était centenaire et vivait près du poêle dans la pièce du premier étage. Je caressai la carapace de l'animal, gravement. Il fallait des années de travail avant que Me Hadt emmène ses élèves au rez-de chaussé jouer du clavecin. M.Hadt devait être présent. Était-ce un rituel de passage? Le signe d'une promotion quelconque dans l'estime des deux pianistes? Pourquoi attendre si longtemps? J'étais déçue. M.Hadt n'avait rien dit.

Plus tard je cessai mes cours de piano. Je continuai à jouer et à écrire des chansons. Plus tard encore quand j'avais presque 20 ans, ma mère fit une grave hemiplégie et mes mains se figèrent sur le clavier - si je dis à jamais, me croira-t'on? A jamais ...

Souvent j'ai pensé au visage hermétique de M.Hadt le jour du clavecin. Il me fallut des décennies pour comprendre que les mots que j'attendais n'avaient pas été dits après ma séance de clavecin mais avant.

- La petite aux cheveux frisés, avait dit M. Hadt à Me.Hadt quelques jours auparavant, je l'écoute depuis un moment tu sais, on l'a met au clavecin mercredi?
- Déjà? Tu crois qu'elle est prête?
- Tu as fait du bon travail ma chérie. Félicitations.

Les deux professeurs de piano qui n'avaient jamais eu d'enfants continuaient de prendre leur diner ensemble dans le clair-obscur du rez de chaussé et pendant que Me Hadt, les joues humides, se mouchait dans sa serviette, M. Hadt enfournait des bouts de salade dans le bec affamé de la tortue centenaire en fredonnant : "ré, mi, fa, mi, ré".


Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2009