Mademoiselle Durocher, qui était férue de tapis, se mit dans la tête de s’endormir un soir sur le plus beau tapis du monde. La question qui se posa tout de suite: où trouver un bon marchand de tapis? On lui dit que les marchands de bonheur gardaient toujours un tapis dans leur armoire, juste au cas où. Mademoiselle Durocher partit donc en quête d’un marchand de bonheur. Le premier qu’elle trouva lui dit:
- Voulez-vous m’épouser? Je vous promets le plus beau des tapis et de plus, inusable.
Comme elle était de nature curieuse Mademoiselle Durocher répondit:
- Mais oui bien entendu!
C’est ainsi qu’elle devint Madame Dufond Dulac. Enroulée dans son tapis de noces elle s’endormit … pour au moins 20 ans.
Madame Dufond Dulac se réveilla donc 20 ans plus tard, enfin, exactement 21 ans plus tard. Un peu effarée et confuse d’avoir dormi si longtemps elle demanda à celui qui l’avait finalement sortie de son sommeil:
- Qui êtes-vous?
- Je n’en suis pas sûr, répondit-il, je passais seulement par là et sans m’en rendre compte je vous ai bouleversée, enfin …je vous ai bousculée. Mes excuses.
- Mais pas du tout, lui dit Madame Dufond Dulac en essuyant la poussière qui, elle s’en rendait soudain compte…la couvrait toute entière. Qui êtes-vous? lui demanda t-elle de nouveau et que faisiez-vous sur ce chemin?
- Je m’appelle Monsieur Dudesir. Je me suis égaré en recherchant une de mes balles qui s’est perdue vers la rivière. Vous n’auriez pas vu…par hasard?
- Mais si, justement, dit Madame Dufond Dulac. Quelque chose m’a heurtée de plein fouet … J’ai même une marque sur le front. Vous voyez?
- Oh je suis désolé, dit Monsieur Dudesir, venez donc chez moi, je vous soignerai.
- Mais avec plaisir, dit Madame Dufond Dulac, je vous suis.
Il partirent donc ensemble, mais soudain, Madame Dufond Dulac se souvint du tapis! De son tapis de noces qu’elle avait laissé près de la rivière.
- Attendez! Attendez! S’exclama-t-elle soudain. Et mon tapis? J’y tiens beaucoup!
Monsieur Dudesir la regarda d’un air rêveur et un peu amusé.
- Vous savez, lui dit-il dans l’oreille, moi aussi je suis marchand de bonheur! Depuis des siècles je conserve ce beau tapis dans mon armoire. Je ne vous promets rien, mais si cela vous tente?
Ils s’éloignèrent ensemble, allégrement, la main dans la main, conversant de choses plus ou moins anodines, lorsque soudain!! La terre s’entrouvrit sous leurs pieds. Ils se retrouvèrent chacun perché de part et d’autre d’un gouffre immense.
- Pourquoi m’avez vous si tôt abandonnée? S’exclama Madame Dufond Dulac.
- Mais c’est la terre, c’est la terre! cria-t-il de son côté.
- Pourquoi? Pourquoi ne m’avez-vous pas serrée plus fort? Nous serions ensemble …du même côté de l’abîme.
- Je n’en ai pas eu la force, dit Monsieur Dudesir, je ne savais pas encore, vous comprenez, que je vous aimais tant.
C’est ainsi que séparés, ils rêvaient l’un à l’autre tandis que l’hiver poursuivait son cour. Madame Dufond Dulac eut encore une idée pourtant …
- Dites moi, Monsieur Dudesir, vous qui êtes si loin et si proche à la fois, dans votre pays, est-ce qu’il gèle en février?
- Mais oui madame, quelle question!
- Alors, il suffit d’attendre! Vous voyez, toutes ces larmes que j’ai versées dans le gouffre qui nous sépare, bientôt elles seront gelées, et vous pourrez ainsi venir me retrouver.
- C’est entendu, dit Monsieur Dudesir, soyons patients, soyons patients.
Les grands froids couvrirent bientôt d’un lac de glace dur et transparent l’abîme insurmontable qui troublait tant les amants. C’est sur ce tapis de glace que Madame Dufond Dulac et Monsieur Dudesir célébrèrent leur union si amèrement gagnée et que l’hiver se figea dans cette partie du monde pour ne plus jamais les séparer.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2008