Telle une bête de retour à l’étable après une longue journée aux pâturages, je retourne à ce blog par habitude pour y faire le tour de mes souvenirs et me vautrer dans la tristesse et l'absence comme si seule l’écriture m'acceptait ainsi, solitaire et mélancolique devant le manque.
Le problème avec les gens qui ont déterminé le cours de notre vie ou changé notre vie, c'est que leur disparition porte un coup fatal à la forme de notre propre existence. Je lance donc ici un avertissement:
Bonnes gens, cessez d'aimer! Ne prenez pas le risque de tout perdre en un instant. Restez chez vous. Ne communiquez plus avec personne. Contentez-vous de votre petite vie bien organisée et rythmée, ne cherchez pas les émotions, les gens intéressants, les idées nouvelles. Contentez-vous de ce que vous avez appris dans votre jeunesse; c'est largement suffisant.
Bonnes gens, soyez prudent! Une personne tout à fait anodine, n'inspirant aucune méfiance peut graduellement prendre une place importante dans votre tête et votre coeur et devenir une part de vous. Surtout, après un certain âge, ne vous faites pas de nouveaux amis. C'est superflu et presque provocateur.
De toute façon il vaut mieux s’éloigner de toute personne de plus de 60 ans. Ces gens-là prétendent avoir quelque chose à vous offrir, leur expérience, leur sagesse, mais en fin de compte, une fois qu'ils vous ont amadoué, ils se défilent et vous laissent en plan pour des prétextes futiles genre un cancer ou un arrêt cardiovasculaire.
A tous ceux qui m'ont fait faux bond je déclare: Vous n'auriez pas du vous permettre de tisser la toile de mon existence. Qui donc vous aura donné le droit sur mon bonheur? Qui donc vous aura embrigadé dans l’armée pour mon salut? Et qui vous a autorisé à me dire "au revoir ma chérie", "Comme tu es belle mon trésor" et pour couronner le tout "Nathalie, je t'adore"? C'est indécent de s'adresser aux gens comme çà quand on sait pertinemment qu'on a toutes les chances de s'en aller avant eux.
Vous auriez du être comme les bonnes qui venaient et qui partaient comme des courants d'air, vous auriez du être des gens qui vivaient prés de moi avec indifférence et légèreté. Oui, je vous reproche de m'avoir aimée car je suis capable de mettre votre absence derrière moi mais je ne peux pas oublier l'amour que vous m'avez porté.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2007-2012
Affichage des articles dont le libellé est Mali Herzberg. Afficher tous les articles
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samedi 4 février 2012
lundi 30 janvier 2012
Auto-stoppeuse
Il m'était arrivé durant mon enfance de prendre des trains de nuit, surtout pour des colonies de vacances. Nous dormions sur une couchette rudimentaire et le broiement régulier des roues nous berçait énergiquement vers des lieux de villégiatures plus ou moins féeriques. Pourtant cette nuit là, entre le 31 août et le 1er septembre 1976 je passais la nuit dans un train, debout dans les couloirs, sans couchette et sans place assise. Ma grande soeur se tenait le dos contre la paroi métallique du wagon, ses yeux de charbon sur les miens, la main sur la poignée de sa petite valise. C'était une bien vilaine nuit que cette nuit-là.
Un mois plus tôt, j'avais fait le projet de partir en Grèce en auto-stop. Mon compagnon de route était un baroudeur quasiment professionnel, potier, orfèvre et philosophe, un produit exemplaire du début des années 70. C'est avec lui et sa jeune soeur que nous entamâmes le trajet à partir de Châteauroux. le premier obstacle de ce voyage consista à traverser l'autoroute au niveau d'Aix en Provence car pour des raisons qui m'échappent totalement notre conducteur du moment avait décidé de nous laisser en plan au bord de l'autoroute.
A Aix en Provence je rejoignis Laure qui avait été mon amie au lycée, tandis que mon compagnon de route partait chez des amis à l'autre bout de la ville. Sa jeune soeur avait décidé de continuer le voyage seule vers le sud. Cette nuit-là je rêvais mais plus tard ne me souvenais plus de rien, sauf de quelques mots qui parlaient d'une insolation et m'avertissaient d'un drame imminent. Mon père étant malade depuis 1973, je pensais immédiatement à lui. Le lendemain matin, agitée et comme fiévreuse, je parlais à mon amie de mon rêve. Mes parents passaient leur vacances en Camargue. Brusquement je pris la décision de les rejoindre et de laisser tomber mon voyage en stop. Un sentiment d'urgence me remplissait. Il me semblait que je n'avais pas une seule minute à perdre ...
En quelques instants je me préparai et courus au rendez-vous avec mon compagnon de route. Je lui racontai un bobard, j'avais reçu un coup de fil concernant mon père et je devais annuler mon voyage. Je me précipitai vers la gare et pris le premier autocar pour Nîmes. A Nîmes force me fut-il de constater que mon seul recours pour arriver à ma destination était ... l'auto-stop. Mais cette fois-ci sans chaperon. Je montais dans les voitures les unes après les autres, consciente du risque que je prenais, muée par la nécessité de revoir immédiatement mes parents.
Surpris de me voir, mes parents se réjouirent bien évidemment de ma présence. Il m'offrirent un lit, des repas, de l'amour. Je restais avec eux 3 semaines ne sachant pas pourquoi j'avais eu tant besoin d'être près d'eux, n'ayant constaté aucune insolation et ne comprenant pas pourquoi cette voix m'avait poursuivie depuis Aix en Provence à Nîmes et de Nîmes jusqu'en Camargue en murmurant dans mon dos "dépêche -toi, dépêche-toi, mais dépêche-toi".
Nos vacances s’achevèrent le 30 août 1976 et nous primes la route pour Châteauroux. Le lendemain matin je devais prendre le train pour Paris et ensuite aller en Israël. Ma mère me prit par le bras pour faire quelques achats en vue de ce voyage. Elle me choisit une jupe en jean avec une fermeture éclair sur tout le devant et des sandales. De retour à l'atelier, elle s'assit dans son bureau et moi en face d'elle. Elle téléphona à son oculiste. Elle se plaignit de sa vue qui avait subitement baissé. Il lui donna rendez-vous pour le lendemain.
Le soir-même, ma mère fit une grave hémiplégie. Elle avait débarrassé un peu de vaisselle et c'est sur le carrelage de la cuisine qu'elle s'est écroulée. Quand à moi je roulais à cette heure dans mon train vers Paris. Quand j'arrivai chez ma grande soeur à Saint-Mandé, elle était au téléphone: on venait d'emmener maman aux urgences. Ma soeur et moi primes le premier train pour Châteauroux. C'était un train de nuit bourré à craquer car il continuait vers l'Espagne. Nous étions debout toutes les deux; elle avait un peu plus de 40 ans et moi pas même 20 ans. Ce sont des moments où la souffrance n'existe pas. On écoute les roues, on écoute les roues du train, on écoute seulement les roues du train.
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Un mois plus tôt, j'avais fait le projet de partir en Grèce en auto-stop. Mon compagnon de route était un baroudeur quasiment professionnel, potier, orfèvre et philosophe, un produit exemplaire du début des années 70. C'est avec lui et sa jeune soeur que nous entamâmes le trajet à partir de Châteauroux. le premier obstacle de ce voyage consista à traverser l'autoroute au niveau d'Aix en Provence car pour des raisons qui m'échappent totalement notre conducteur du moment avait décidé de nous laisser en plan au bord de l'autoroute.
A Aix en Provence je rejoignis Laure qui avait été mon amie au lycée, tandis que mon compagnon de route partait chez des amis à l'autre bout de la ville. Sa jeune soeur avait décidé de continuer le voyage seule vers le sud. Cette nuit-là je rêvais mais plus tard ne me souvenais plus de rien, sauf de quelques mots qui parlaient d'une insolation et m'avertissaient d'un drame imminent. Mon père étant malade depuis 1973, je pensais immédiatement à lui. Le lendemain matin, agitée et comme fiévreuse, je parlais à mon amie de mon rêve. Mes parents passaient leur vacances en Camargue. Brusquement je pris la décision de les rejoindre et de laisser tomber mon voyage en stop. Un sentiment d'urgence me remplissait. Il me semblait que je n'avais pas une seule minute à perdre ...
En quelques instants je me préparai et courus au rendez-vous avec mon compagnon de route. Je lui racontai un bobard, j'avais reçu un coup de fil concernant mon père et je devais annuler mon voyage. Je me précipitai vers la gare et pris le premier autocar pour Nîmes. A Nîmes force me fut-il de constater que mon seul recours pour arriver à ma destination était ... l'auto-stop. Mais cette fois-ci sans chaperon. Je montais dans les voitures les unes après les autres, consciente du risque que je prenais, muée par la nécessité de revoir immédiatement mes parents.
Surpris de me voir, mes parents se réjouirent bien évidemment de ma présence. Il m'offrirent un lit, des repas, de l'amour. Je restais avec eux 3 semaines ne sachant pas pourquoi j'avais eu tant besoin d'être près d'eux, n'ayant constaté aucune insolation et ne comprenant pas pourquoi cette voix m'avait poursuivie depuis Aix en Provence à Nîmes et de Nîmes jusqu'en Camargue en murmurant dans mon dos "dépêche -toi, dépêche-toi, mais dépêche-toi".
Nos vacances s’achevèrent le 30 août 1976 et nous primes la route pour Châteauroux. Le lendemain matin je devais prendre le train pour Paris et ensuite aller en Israël. Ma mère me prit par le bras pour faire quelques achats en vue de ce voyage. Elle me choisit une jupe en jean avec une fermeture éclair sur tout le devant et des sandales. De retour à l'atelier, elle s'assit dans son bureau et moi en face d'elle. Elle téléphona à son oculiste. Elle se plaignit de sa vue qui avait subitement baissé. Il lui donna rendez-vous pour le lendemain.
Le soir-même, ma mère fit une grave hémiplégie. Elle avait débarrassé un peu de vaisselle et c'est sur le carrelage de la cuisine qu'elle s'est écroulée. Quand à moi je roulais à cette heure dans mon train vers Paris. Quand j'arrivai chez ma grande soeur à Saint-Mandé, elle était au téléphone: on venait d'emmener maman aux urgences. Ma soeur et moi primes le premier train pour Châteauroux. C'était un train de nuit bourré à craquer car il continuait vers l'Espagne. Nous étions debout toutes les deux; elle avait un peu plus de 40 ans et moi pas même 20 ans. Ce sont des moments où la souffrance n'existe pas. On écoute les roues, on écoute les roues du train, on écoute seulement les roues du train.
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mercredi 11 janvier 2012
Départs
"Je ne veux plus raconter" dit-elle. "Tout çà me fatigue énormément tu sais". A qui parle t'elle? On ne sait pas. Il semble qu'elle prépare une introduction pour dire quelque chose. Ah, si elle parle encore de son médecin, ce sale type, je me barre, dit-il. Qui est-il? On ne sait pas non plus. Les protagonistes de ce billet ont choisi de rester anonymes. L’une ne veut plus parler, l'autre ne veut plus entendre.
En fin de compte elle s'est décidée à parler de quelqu'un d'autre que Jean Claude parce qu'elle se rend bien compte que tout le monde s'en fout de cet homme là, sauf ceux qui étaient proches de lui et ceux-là justement ne savent même pas qu'elle existe.
Elle va parler de cette magnifique journée estivale qui commença aux "Roches Noires" à Trouville, pour se terminer dans un avion qui la ramenait en Israël. Ce matin-là , sa sœur qui était très diminuée par sa maladie s’était mis dans la tête de marcher pratiquement jusqu'au bout des planches, chose qu'elle n'avait pas faite durant la dizaine de jours qu'elles venaient de passer ensemble. Elles avaient certes marché quelques mètres sur les planches mais n’étaient pas allées plus loin que les courts de tennis. Tout à coup, le jour du départ de sa petite sœur, elle avait décidé d'aller en ville car elle disait vouloir donner des colliers à réparer chez le bijoutier ...
Elles marchèrent tranquillement et pendant longtemps jusqu’à la bijouterie dont il était question. Arrivée là-bas, épuisée, elle s'assit et donna ses colliers à la gérante qui la reconnue et lui apporta un verre d'eau. Puis elle dit à sa jeune sœur " j'aurais voulu t'acheter quelque chose". C’était bien cela, elle avait préparé d'avance cette expédition, depuis plusieurs jours sans doute.
La petite sœur, presque quinquagénaire mais reléguée à jamais dans la catégorie des juniors, choisit des boucles d'oreilles en perles et nacres blanches et vertes. Sa sœur aînée avait les mêmes en violet qu'elle avait achetées dans ce même magasin à une époque belle et vibrante, celle où elle pouvait gambader de ses fières et robustes jambes partout où bon lui semblait, dans les marchés qu'elle aimait tant, le long de la mer, sur les grands boulevards de Paris, dans les allées du bois de Vincennes.
A l’époque elle ne savait pas combien d’années encore sa sœur survivrait, mais elle savait qu'un jour elle prendrait l'avion comme ce jour-là et ne reviendrait plus que pour un accompagnement dernier. Ces jours de départ étaient à vrai dire une véritable torture, incandescents de peine et embués de larmes, des jours sans cœur. Elle savait aussi que ces boucles d'oreilles seraient là, toujours, tous les jours, pour lui rappeler cet instant, le 15 août 2004, à Trouville sur Mer.
Le même jour, elle roulait dans le train qui l'emmenait de Trouville à Paris. Les genoux sous le menton, la joue contre la vitre, elle avait peur, peur d’être abandonnée par cette personne qui ressemblait quand même beaucoup à une maman mais qui n'en était pas une. Peur parce qu'il lui fallait partir et la laisser derrière elle. Le train arrivait à la gare Saint Lazare. Son visage était sec, ses cheveux en désordre, ses mâchoires serrées. Heureusement qu'à la sortie il l'attendait et lui arracha sa valise des mains.
On aurait dit que toute sa vie il avait manié les bagages. Illico presto ils circulaient en plein Paris et se garaient place de la Madeleine. Ils s’assirent dans un café, l'un à côté de l'autre. Elle lui tira un long monologue sur la maladie de sa sœur. Il écouta longtemps. Il la regardait à peine, les yeux fixés sur l'avenue déserte. Parfois il déplaçait ses épaules, tournait son torse vers elle et posait son regard bienveillant sur elle, comme pour lui confirmer qu'il était là, irrémédiablement là. De temps en temps il disait "je sais bien".
Oui, il voyait bien que çà n'allait pas très fort. Elle ne lui dit pas que dans son sac se trouvait la paire de boucles d'oreilles. Elle ne lui dit pas qu'elle était effrayée comme un oiseau blessé dans la nuit. Elle n'avait pas besoin de le lui dire; il le savait. Ils gardaient ensemble le silence en buvant une tasse de café, puis une autre, puis encore une autre. Il dit subitement qu'il faisait des travaux quelque part, elle a oublié ce qu'il avait dit. Était-ce en Bretagne ou chez lui à Paris? Il lui montra ses mains qui étaient sèches et blanchies par le plâtre. Alors cela devait être à Paris.
L'heure approchait. Elle devait prendre le bus, place de l’Opéra, pour l’aéroport de Roissy. Ils attendirent un bon moment sur le trottoir. Soudain ils parlaient énormément, avec animation, jubilation, presque confusion. Ils parlaient en même temps de tout ce qui leur passait par la tête. Elle se dit qu'elle avait bu trop de café place de la Madeleine.
Plus tard dans le bus elle déposa son bagage et resta debout près de la porte. Lui, demeurait sur le trottoir, l'air décontenancé, les mains dans les poches. Puis, il leva la tête et la regarda fixement de ses yeux bleu opaque où aucune lumière ne jaillissait et aucun reflet ne luisait. C'est 40 secondes plus tard, en baissant les yeux, qu'elle remarqua les traces blanches sur la poignée de sa valise.
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mardi 3 janvier 2012
Tout compte fait
Je suis en manque perpétuel. Le nombre de gens que j'ai aimés et qui ne sont plus augmente. Ils me manquent souvent les uns après les autres comme des mousquetaires dont les performances bien orchestrées se suivraient les unes derrière les autres sans se déranger mutuellement.
J'ai ainsi remarqué que si une personne me manquait, cela revenait en fait à passer un moment agréable avec elle, juste un petit plongeon dans les souvenirs somme toute peu intrépide. Le problème commence quand mes morts se rencontrent. Je m’explique:
Dernièrement je pensais à ma belle-mère Rosalie, qui fut pour moi une véritable mère. Elle est décédée une semaine avant hanoucca et à mon grand désarroi le jour exact de mon anniversaire hébraïque. Quelques jours plus tard, c'est le yahrzeit de ma soeur. Je me souviens avoir fait shiva pendant hanoucca et des lumières douces sur nos larmes. Je pense à ces deux femmes qui ont ourdi ma toile et je veux être heureuse car j'ai eu de la chance d'avoir à mes cotés leur intelligence et leur courage.
Mais je pensais à Jean-Claude aussi, pour qui je n’étais pas une fille mais plutôt une compagne sur un chemin difficile et très étroit où nous marchions ensemble en nous soutenant l'un l'autre et en serrant les dents, car nous le savions, notre parole partagée était une gageure, presque une illusion.
Deux ans après le début de notre correspondance j'avais, à mon grand effroi, découvert que Jean Claude se présentait aux élections européennes dans la liste Europalestine avec Dieudonné. Il ne m'avait rien dit mais savait bien que j'allai finir par le savoir; si une liste européenne pro-palestinienne devait se présenter il en ferait forcement partie. Qu'il soit sur cette liste était donc normal, mais ... "Jean Claude sur une liste avec Dieudonné?" lui écrivais-je "Il fallait bien qu'un jour la goutte d'eau fasse déborder le vase. J'ai été aveugle à ton extrémisme et ta haine." Je claquai donc la porte sur notre correspondance et notre amitié. Il me répondit "Je suis navré de ta décision et je la trouve injuste. Comment peux-tu me dire que je suis plein de haine? Quand m'as-tu vu ou lu haineux?"
Certes, parfois l'un de nous provoquait chez l'autre une colère affreuse; s'en suivait un petit mélodrame bien orchestré qui consistait à déverser sur l'autre mille reproches tout en ramenant très adroitement le dialogue sur sa trajectoire. Et pourtant, malgré cet acharnement à ne pas briser l'échange, nous n'avions aucune ambition, aucun copain ou éditeur ou politicien à impressionner.
Je n'hésitais pas à parler à ma famille de cette correspondance qui les choquait sans-doute, mais ne les étonnait pas outre mesure. Quant à Jean Claude il en parla parait-il à quelques proches. En mon for intérieur je savais bien qu'il ne pouvait pas se permettre de leur dire la vérité; je ne jouais pas le jeu, j'étais une vendue à l'impérialisme et au sionisme qu'il abhorrait. Je n'étais pas de ces israéliens qu'il aimait récupérer pour en faire des images emblématiques.
Sur ce chemin impossible, tout était difficile mais aussi tout était permis. Ne nous entendant sur rien, sauf sur la poésie, nous n'avions plus besoin de plaire, nous n'avions plus besoin des apparences. Ainsi, mises à nu, nos faiblesses, nos angoisses et nos souffrances pouvaient-elles remonter à la surface dans toute leur médiocrité et laideur sans avoir quoi que ce soit à craindre. Malgré ou à cause de nos différences insurmontables, nous étions incapables de nous discréditer l'un l'autre à un niveau personnel. Nous devînmes de véritables amis.
Tout compte fait, je ne sais ce qui est le plus dur, sa disparition ou le fait que je ne puisse pas partager ma peine avec ses amis et sa famille. Moi qui m'étais bien gardée de traiter Jean Claude comme un substitut de père (il avait pourtant 27 ans de plus que moi), après sa mort je me retrouve orpheline. Non pas de lui mais de la mémoire. En un instant, l'instant de sa mort, la mémoire de ce que je fus pour lui a disparu dans le silence. Ce silence de la mer, qu'il se reprocha jusqu'au bout de n'avoir su garder.
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J'ai ainsi remarqué que si une personne me manquait, cela revenait en fait à passer un moment agréable avec elle, juste un petit plongeon dans les souvenirs somme toute peu intrépide. Le problème commence quand mes morts se rencontrent. Je m’explique:
Dernièrement je pensais à ma belle-mère Rosalie, qui fut pour moi une véritable mère. Elle est décédée une semaine avant hanoucca et à mon grand désarroi le jour exact de mon anniversaire hébraïque. Quelques jours plus tard, c'est le yahrzeit de ma soeur. Je me souviens avoir fait shiva pendant hanoucca et des lumières douces sur nos larmes. Je pense à ces deux femmes qui ont ourdi ma toile et je veux être heureuse car j'ai eu de la chance d'avoir à mes cotés leur intelligence et leur courage.
Mais je pensais à Jean-Claude aussi, pour qui je n’étais pas une fille mais plutôt une compagne sur un chemin difficile et très étroit où nous marchions ensemble en nous soutenant l'un l'autre et en serrant les dents, car nous le savions, notre parole partagée était une gageure, presque une illusion.
Deux ans après le début de notre correspondance j'avais, à mon grand effroi, découvert que Jean Claude se présentait aux élections européennes dans la liste Europalestine avec Dieudonné. Il ne m'avait rien dit mais savait bien que j'allai finir par le savoir; si une liste européenne pro-palestinienne devait se présenter il en ferait forcement partie. Qu'il soit sur cette liste était donc normal, mais ... "Jean Claude sur une liste avec Dieudonné?" lui écrivais-je "Il fallait bien qu'un jour la goutte d'eau fasse déborder le vase. J'ai été aveugle à ton extrémisme et ta haine." Je claquai donc la porte sur notre correspondance et notre amitié. Il me répondit "Je suis navré de ta décision et je la trouve injuste. Comment peux-tu me dire que je suis plein de haine? Quand m'as-tu vu ou lu haineux?"
Certes, parfois l'un de nous provoquait chez l'autre une colère affreuse; s'en suivait un petit mélodrame bien orchestré qui consistait à déverser sur l'autre mille reproches tout en ramenant très adroitement le dialogue sur sa trajectoire. Et pourtant, malgré cet acharnement à ne pas briser l'échange, nous n'avions aucune ambition, aucun copain ou éditeur ou politicien à impressionner.
Je n'hésitais pas à parler à ma famille de cette correspondance qui les choquait sans-doute, mais ne les étonnait pas outre mesure. Quant à Jean Claude il en parla parait-il à quelques proches. En mon for intérieur je savais bien qu'il ne pouvait pas se permettre de leur dire la vérité; je ne jouais pas le jeu, j'étais une vendue à l'impérialisme et au sionisme qu'il abhorrait. Je n'étais pas de ces israéliens qu'il aimait récupérer pour en faire des images emblématiques.
Sur ce chemin impossible, tout était difficile mais aussi tout était permis. Ne nous entendant sur rien, sauf sur la poésie, nous n'avions plus besoin de plaire, nous n'avions plus besoin des apparences. Ainsi, mises à nu, nos faiblesses, nos angoisses et nos souffrances pouvaient-elles remonter à la surface dans toute leur médiocrité et laideur sans avoir quoi que ce soit à craindre. Malgré ou à cause de nos différences insurmontables, nous étions incapables de nous discréditer l'un l'autre à un niveau personnel. Nous devînmes de véritables amis.
Tout compte fait, je ne sais ce qui est le plus dur, sa disparition ou le fait que je ne puisse pas partager ma peine avec ses amis et sa famille. Moi qui m'étais bien gardée de traiter Jean Claude comme un substitut de père (il avait pourtant 27 ans de plus que moi), après sa mort je me retrouve orpheline. Non pas de lui mais de la mémoire. En un instant, l'instant de sa mort, la mémoire de ce que je fus pour lui a disparu dans le silence. Ce silence de la mer, qu'il se reprocha jusqu'au bout de n'avoir su garder.
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lundi 19 décembre 2011
Rien que le soleil qui poudroie
J'ai deux sœurs. La première est ma grande sœur et la deuxième, ma petite sœur. Ma petite sœur a huit ans de plus que moi, mais je l'appelle ma petite sœur quand même parce qu'elle est beaucoup plus petite que ma grande sœur.
Quand tu es morte, ma grande sœur, je me suis dit que cela ne pouvait pas être plus terrible que d'avoir perdu maman et papa. Après tout, de 20 ans mon ainée, hein, c’était encore une mère que je perdais. J'allai faire mon deuil comme avec mes parents et puis voilà. Et bien justement, non. Perdre une sœur ce n'est pas perdre un parent. C'est perdre un peu de soi-même à jamais, c'est un deuil qui ne veut pas mourir.
J'ai grandi avec ma petite sœur. J'ai dormi avec elle, j'ai plein de souvenirs de choses partagées avec elle; je la suis partout comme un petit mouton suit sa bergère, je l'accompagne à ses cours de piano, je suis son ombre, son souffle. Je ne la vois même pas, parce qu'entre elle et moi il n'y a pas de séparation. Nous vivons ainsi en osmose totale, ignorantes de l'avenir, de la vie, d'autres personnes qui peut-être pourraient s'engouffrer dans cet espace qui n'existe pas entre nous.
Alors, la différence, c'est que ma grande sœur, elle était à l’extérieur de moi, elle était autre. Elle m'a beaucoup guidée dans mes choix, mais je n'ai jamais ressenti le besoin obsessionnel et douloureux d’être à ses côtés, ni l'angoisse incessante de la perdre. Et elle non plus il semblait qu'elle ne soit pas attachée à moi de façon trop passionnelle. Contente de me voir, elle me donnait une place dans sa vie, elle était là pour moi.
Je n'ai pas le souvenir qu'elle se soit jamais comportée comme si j’étais un substitut d'enfant, Comme si je lui appartenais. Elle gardait suffisamment ses distances pour qu'il soit clair dans mon esprit qu'elle n'avait pas vraiment besoin de moi. Je me suis d'ailleurs demandée longtemps si elle prétendait en général, n'avoir besoin de personne, ou si vraiment, elle n'avait besoin de personne.
Je suis cruelle. Ma grande sœur aimait avec tout l'amour d'une mère et tout l'amour d'une sœur et tout l'amour d'une épouse. Mais il faut bien dire que chez moi c'est pareil. Nous avons une façon de fonctionner qui dit "je me débrouille très bien toute seule ce qui veut logiquement dire que je me débrouille très bien sans toi, toi mon grand amour, toi mon chéri, toi ma chérie. C'est comme ça, je n'ai besoin de personne."
Une fois, il y a bien longtemps, quand j'habitais encore au kibboutz, une de mes amies m'a dit "toi, tu es une individualiste, on a toujours l'impression que tu n'as besoin de personne". A peine avait-elle achevé sa phrase, que j’éclatai en sanglot. "Je n'ai pas le choix" lui dis-je entre mes larmes. Je n'ai pas vraiment réussi à savoir ce qui se passerait si justement j'avais le choix et surtout ce que cela voulait dire dans ce cadre là d'avoir le choix.
Avec le temps un mur invisible s’établit entre nous et les gens qu'on aime. C'est un mur discret qui fait tout pour ne pas nous déranger, mais il est là. Nous ne nous souvenons pas l'avoir engagé pour remplir une tâche quelconque, mais lui, il semble se souvenir. Il fait son travail bien diligemment.
Un mur a deux parois, une intérieure et une extérieure. Tout ce qui s'est passé à l’intérieur du mur transpire à l’extérieur. Ainsi, une génération plus tard, le mur se reproduit; son extérieur est devenu l’intérieur de quelqu'un d'autre encore bien petit, et quand il grandira cela sera son tour à lui ou à elle de se démerder avec tout çà.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2007-2011
Quand tu es morte, ma grande sœur, je me suis dit que cela ne pouvait pas être plus terrible que d'avoir perdu maman et papa. Après tout, de 20 ans mon ainée, hein, c’était encore une mère que je perdais. J'allai faire mon deuil comme avec mes parents et puis voilà. Et bien justement, non. Perdre une sœur ce n'est pas perdre un parent. C'est perdre un peu de soi-même à jamais, c'est un deuil qui ne veut pas mourir.
J'ai grandi avec ma petite sœur. J'ai dormi avec elle, j'ai plein de souvenirs de choses partagées avec elle; je la suis partout comme un petit mouton suit sa bergère, je l'accompagne à ses cours de piano, je suis son ombre, son souffle. Je ne la vois même pas, parce qu'entre elle et moi il n'y a pas de séparation. Nous vivons ainsi en osmose totale, ignorantes de l'avenir, de la vie, d'autres personnes qui peut-être pourraient s'engouffrer dans cet espace qui n'existe pas entre nous.
Alors, la différence, c'est que ma grande sœur, elle était à l’extérieur de moi, elle était autre. Elle m'a beaucoup guidée dans mes choix, mais je n'ai jamais ressenti le besoin obsessionnel et douloureux d’être à ses côtés, ni l'angoisse incessante de la perdre. Et elle non plus il semblait qu'elle ne soit pas attachée à moi de façon trop passionnelle. Contente de me voir, elle me donnait une place dans sa vie, elle était là pour moi.
Je n'ai pas le souvenir qu'elle se soit jamais comportée comme si j’étais un substitut d'enfant, Comme si je lui appartenais. Elle gardait suffisamment ses distances pour qu'il soit clair dans mon esprit qu'elle n'avait pas vraiment besoin de moi. Je me suis d'ailleurs demandée longtemps si elle prétendait en général, n'avoir besoin de personne, ou si vraiment, elle n'avait besoin de personne.
Je suis cruelle. Ma grande sœur aimait avec tout l'amour d'une mère et tout l'amour d'une sœur et tout l'amour d'une épouse. Mais il faut bien dire que chez moi c'est pareil. Nous avons une façon de fonctionner qui dit "je me débrouille très bien toute seule ce qui veut logiquement dire que je me débrouille très bien sans toi, toi mon grand amour, toi mon chéri, toi ma chérie. C'est comme ça, je n'ai besoin de personne."
Une fois, il y a bien longtemps, quand j'habitais encore au kibboutz, une de mes amies m'a dit "toi, tu es une individualiste, on a toujours l'impression que tu n'as besoin de personne". A peine avait-elle achevé sa phrase, que j’éclatai en sanglot. "Je n'ai pas le choix" lui dis-je entre mes larmes. Je n'ai pas vraiment réussi à savoir ce qui se passerait si justement j'avais le choix et surtout ce que cela voulait dire dans ce cadre là d'avoir le choix.
Avec le temps un mur invisible s’établit entre nous et les gens qu'on aime. C'est un mur discret qui fait tout pour ne pas nous déranger, mais il est là. Nous ne nous souvenons pas l'avoir engagé pour remplir une tâche quelconque, mais lui, il semble se souvenir. Il fait son travail bien diligemment.
Un mur a deux parois, une intérieure et une extérieure. Tout ce qui s'est passé à l’intérieur du mur transpire à l’extérieur. Ainsi, une génération plus tard, le mur se reproduit; son extérieur est devenu l’intérieur de quelqu'un d'autre encore bien petit, et quand il grandira cela sera son tour à lui ou à elle de se démerder avec tout çà.
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mardi 22 novembre 2011
Les mentors
Peu de gens m'ont formée. Je ne me souviens pas d'une voix, un ton de voix, une silhouette, des gestes qui se seraient articulés autour de moi jour après jour pour délivrer un message éducatif qui ferait écho dans le futur. Mes parents n’étaient pas des formateurs et il m'a fallut environ un demi-siècle pour le dire sans en avoir honte.
C'est méchamment simplifier que de dire: sans racines, ou plutôt sanguinolent encore de leur racines mutilées, mes parents n'avaient pas de futur non plus. Très sincèrement je ne me souviens pas qu'aucun d'eux n'ait fait des projets pour moi. Comme si tout simplement le futur n'existait pas plus que le passé.
Seule sur les jours de mon enfance, Madame Hadt semblait savoir que mon avenir était devant moi. Toutes les semaines un charme immense opérait entre le poêle, la tortue centenaire, la professeur de piano et l’élève. Madame Hadt me montrait la voie. Elle était un mentor. Sa force de caractère, sa grâce, m'inspiraient. Mes rendez-vous chez elle me ravissaient même s'ils me forçaient à travailler beaucoup au piano.
Ma sœur Mali, du haut de ses 20 ans supplémentaires, fut une personne avec qui je pouvais parler de moi-même, de ce qui m’intéressait et de ce que voulais. Elle affichait un caractère curieux et tout le monde aiguisait son intérêt. je crois que tous les gens qui l'aimaient avaient été séduits par cette qualité en elle qui consistait en regarder l'autre et lui donner la parole. Avide d'intelligence, elle ne pouvait absolument pas s'en passer et choisit d'en faire son compagnon.
Je n'eus jamais de mentor après l’époque de Châteauroux. Quelques professeurs à l’université furent une inspiration certaine, comme Judith Stora, Hélène Cixoux, Serge Ouaknine, aussi le mime Isaac Alvarez. En Israël je fis ma vie à partir de l'âge de 21 ans sans avoir besoin de modèle. C’était déjà trop tard pour les modèles.
Il fallut que j'attende une journée d’automne comme les autres, en octobre 2002, pour qu'un personnage entre discrètement dans ma vie. Il signait ses emails JC. et après 2 ou 3 mails, je lui écrivis, sachant qu'il avait plus de 70 ans, " j’espère que vous n’êtes pas Jacques Chirac car ce serait embêtant, je n'ai pas voté pour vous.""Je vous rassure tout de suite" dit-il, "Je ne suis ni Jacques Chirac, ni Jésus Christ", je m'appelle Jean-Claude et mes amis m'appellent JC.
Le début de notre conversation fut presque accidentel. En octobre 2002, j'avais vu sur l'Internet une pétition pour la paix au proche-d'orient et la trouvant complétement faussée, j'avais écrit aux personnes qui en étaient responsables. Un d'eux me répondit: "vous vous trompez, nous ne sommes pas des antisémites". Surprise, je rétorquai à cette personne que nulle part dans ma lettre il n'avait été question d’antisémitisme. Et c'est à partir de çà que nous avons commencé à échanger des lettres par email. L’époque était très difficile au niveau sécuritaire en Israël. Rapidement nos échanges devinrent violents et même sanguinaires.
C'est en partant du sentiment de rage qui nous emplissait tous les deux mêlé au désir pourtant d’être en communication avec l'autre que soudain, nous nous découvrîmes une passion commune pour la poésie espagnole et en particulier Federico Garcia Lorca. Dès lors, entre deux carnages ou nous nous arrachions virtuellement les yeux, nous nous envoyons des poèmes. L’échange de poésies commença à prendre une grande place entre nous. J'avais écrit beaucoup de poèmes dans ma jeunesse et je les lui envoyais de temps en temps. Il répondait avec des œuvres de Lorca d'abord, puis Aragon, Rafael Alberti, Roque Dalton, Saul Contreras. Démontée au début, je finis par apprendre suffisamment l'espagnol pour lire dans le texte.
Un jour j’écrivis un premier poème inspiré de lui, et c'est là que pour moi tout a basculé. J'ai fini par composer un livre entier de poèmes en vers, intitulé "La hanche d'Antonio", publié dans un blog-poésie. Ma muse n’était autre que mon interlocuteur. Jean Claude devint au fil du temps un mentor dans bien des domaines: la littérature, la philosophie, les sciences politiques et surtout l'engagement social et politique.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2007-2011
C'est méchamment simplifier que de dire: sans racines, ou plutôt sanguinolent encore de leur racines mutilées, mes parents n'avaient pas de futur non plus. Très sincèrement je ne me souviens pas qu'aucun d'eux n'ait fait des projets pour moi. Comme si tout simplement le futur n'existait pas plus que le passé.
Seule sur les jours de mon enfance, Madame Hadt semblait savoir que mon avenir était devant moi. Toutes les semaines un charme immense opérait entre le poêle, la tortue centenaire, la professeur de piano et l’élève. Madame Hadt me montrait la voie. Elle était un mentor. Sa force de caractère, sa grâce, m'inspiraient. Mes rendez-vous chez elle me ravissaient même s'ils me forçaient à travailler beaucoup au piano.
Ma sœur Mali, du haut de ses 20 ans supplémentaires, fut une personne avec qui je pouvais parler de moi-même, de ce qui m’intéressait et de ce que voulais. Elle affichait un caractère curieux et tout le monde aiguisait son intérêt. je crois que tous les gens qui l'aimaient avaient été séduits par cette qualité en elle qui consistait en regarder l'autre et lui donner la parole. Avide d'intelligence, elle ne pouvait absolument pas s'en passer et choisit d'en faire son compagnon.
Je n'eus jamais de mentor après l’époque de Châteauroux. Quelques professeurs à l’université furent une inspiration certaine, comme Judith Stora, Hélène Cixoux, Serge Ouaknine, aussi le mime Isaac Alvarez. En Israël je fis ma vie à partir de l'âge de 21 ans sans avoir besoin de modèle. C’était déjà trop tard pour les modèles.
Il fallut que j'attende une journée d’automne comme les autres, en octobre 2002, pour qu'un personnage entre discrètement dans ma vie. Il signait ses emails JC. et après 2 ou 3 mails, je lui écrivis, sachant qu'il avait plus de 70 ans, " j’espère que vous n’êtes pas Jacques Chirac car ce serait embêtant, je n'ai pas voté pour vous.""Je vous rassure tout de suite" dit-il, "Je ne suis ni Jacques Chirac, ni Jésus Christ", je m'appelle Jean-Claude et mes amis m'appellent JC.
Le début de notre conversation fut presque accidentel. En octobre 2002, j'avais vu sur l'Internet une pétition pour la paix au proche-d'orient et la trouvant complétement faussée, j'avais écrit aux personnes qui en étaient responsables. Un d'eux me répondit: "vous vous trompez, nous ne sommes pas des antisémites". Surprise, je rétorquai à cette personne que nulle part dans ma lettre il n'avait été question d’antisémitisme. Et c'est à partir de çà que nous avons commencé à échanger des lettres par email. L’époque était très difficile au niveau sécuritaire en Israël. Rapidement nos échanges devinrent violents et même sanguinaires.
C'est en partant du sentiment de rage qui nous emplissait tous les deux mêlé au désir pourtant d’être en communication avec l'autre que soudain, nous nous découvrîmes une passion commune pour la poésie espagnole et en particulier Federico Garcia Lorca. Dès lors, entre deux carnages ou nous nous arrachions virtuellement les yeux, nous nous envoyons des poèmes. L’échange de poésies commença à prendre une grande place entre nous. J'avais écrit beaucoup de poèmes dans ma jeunesse et je les lui envoyais de temps en temps. Il répondait avec des œuvres de Lorca d'abord, puis Aragon, Rafael Alberti, Roque Dalton, Saul Contreras. Démontée au début, je finis par apprendre suffisamment l'espagnol pour lire dans le texte.
Un jour j’écrivis un premier poème inspiré de lui, et c'est là que pour moi tout a basculé. J'ai fini par composer un livre entier de poèmes en vers, intitulé "La hanche d'Antonio", publié dans un blog-poésie. Ma muse n’était autre que mon interlocuteur. Jean Claude devint au fil du temps un mentor dans bien des domaines: la littérature, la philosophie, les sciences politiques et surtout l'engagement social et politique.
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lundi 7 novembre 2011
Les voix de l'ombre
Je me souviens de la voix de mon père qui voyageait au travers de tout le diapason des tonalités. Parfois elle était si douce et si faible, qu'il me semblait avoir en face de moi en enfant perdu qui demanderait son chemin, timide, honteux, les yeux trempés d'un bleu si pâle, si délavé. Parfois l'enfant était un homme à la voix belle et grasse, produite par le larynx d'un fumeur de cinquante clopes par jour, des gauloises sans filtre faut-il le préciser.
La voix de ma sœur, décédée il y a 5 ans, apparait parfois sans invitation dans des circonstances souvent très anodines, quand je marche dans la rue ou regarde le paysage,assise dans un bus ou un train. Je ne sais même pas ce qu'elle dit mais le fait d'entendre, si ce n'est qu'une seconde, ses intonations changeantes, ses fractures de tonalité, rapides et graves, je la sais présente. A vrai dire ces incidents vocaux me dérangent beaucoup car ils sont très déstabilisants, mais je me suis habituée. C'est curieux comme seule la voix de ma sœur Mali me revient, pas celle de mes parents.
Je me souviens comment au début je n'avais pas aimé la voix de mon ami Jean-Claude. Elle avait quelque chose de sec et âpre. Elle n’était pas élégante, spirituelle ni même intéressante. Il m'a fallu des années pour voir au delà de cette voix presque sans tonalité, sans modalité, une voix bourrue de marin. Alors je n'ai pas eu le choix, il a bien fallu que je sorte au large moi aussi pour entendre les sons de la mer.
Un jour il m'a écrit qu'il s'en voulait de ne pas avoir eu la force de la jeune fille du "Silence de la mer" de Vercors. Lui, n'avait pas pu garder le silence. Et moi je me taisais devant autant de cruauté, je le laissais dire son angoisse, sa tragédie que je trouvais stupide. J’étais son ennemie, il était mon ami dans la trahison.
Jean Claude était incapable de parler de choses prosaïques. Il parlait de ses enfants, ceux du camp de Aida à Bethléem, avec passion, dans un engagement paternel total. Il parlait de la situation politique en Israël et Palestine avec rage, horreur et parfois dégoût. Il parlait de son association de médecins au San Salvador avec bonheur mais larmes aussi. Il parlait de son travail en Israël au debut des années 60, de Cuba ensuite, de son long séjour au Brésil plus tard. Et puis une ou 2 fois il a parlé de Beyrouth. C’était trop difficile pour moi, Beyrouth. De tous ces endroits où il avait vécu et travaillé en tant qu’ingénieur puis médecin, je ne sais pas où il avait été heureux. Il semblait être heureux dans l’autorité palestinienne, à Aida, avec ceux qu'il appelait "ses enfants", mais aussi sur son bateau en Bretagne.
Je crois entendre encore nos sanglants désaccords et les sons de la mer qui parlaient de violence, d'injustice, mais aussi de patience. Jean Claude disait qu'il faudrait cent ans (depuis 1948) avant que la paix entre Israël et les palestiniens arrive.
Voici reproduite, la dernière phrase qu'il m'a écrite peu de temps avant sa mort à la suite d'une correspondance importante étalée sur 9 années: "Je te souhaite de garder ton humanité dans cette tourmente."
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La voix de ma sœur, décédée il y a 5 ans, apparait parfois sans invitation dans des circonstances souvent très anodines, quand je marche dans la rue ou regarde le paysage,assise dans un bus ou un train. Je ne sais même pas ce qu'elle dit mais le fait d'entendre, si ce n'est qu'une seconde, ses intonations changeantes, ses fractures de tonalité, rapides et graves, je la sais présente. A vrai dire ces incidents vocaux me dérangent beaucoup car ils sont très déstabilisants, mais je me suis habituée. C'est curieux comme seule la voix de ma sœur Mali me revient, pas celle de mes parents.
Je me souviens comment au début je n'avais pas aimé la voix de mon ami Jean-Claude. Elle avait quelque chose de sec et âpre. Elle n’était pas élégante, spirituelle ni même intéressante. Il m'a fallu des années pour voir au delà de cette voix presque sans tonalité, sans modalité, une voix bourrue de marin. Alors je n'ai pas eu le choix, il a bien fallu que je sorte au large moi aussi pour entendre les sons de la mer.
Un jour il m'a écrit qu'il s'en voulait de ne pas avoir eu la force de la jeune fille du "Silence de la mer" de Vercors. Lui, n'avait pas pu garder le silence. Et moi je me taisais devant autant de cruauté, je le laissais dire son angoisse, sa tragédie que je trouvais stupide. J’étais son ennemie, il était mon ami dans la trahison.
Jean Claude était incapable de parler de choses prosaïques. Il parlait de ses enfants, ceux du camp de Aida à Bethléem, avec passion, dans un engagement paternel total. Il parlait de la situation politique en Israël et Palestine avec rage, horreur et parfois dégoût. Il parlait de son association de médecins au San Salvador avec bonheur mais larmes aussi. Il parlait de son travail en Israël au debut des années 60, de Cuba ensuite, de son long séjour au Brésil plus tard. Et puis une ou 2 fois il a parlé de Beyrouth. C’était trop difficile pour moi, Beyrouth. De tous ces endroits où il avait vécu et travaillé en tant qu’ingénieur puis médecin, je ne sais pas où il avait été heureux. Il semblait être heureux dans l’autorité palestinienne, à Aida, avec ceux qu'il appelait "ses enfants", mais aussi sur son bateau en Bretagne.
Je crois entendre encore nos sanglants désaccords et les sons de la mer qui parlaient de violence, d'injustice, mais aussi de patience. Jean Claude disait qu'il faudrait cent ans (depuis 1948) avant que la paix entre Israël et les palestiniens arrive.
Voici reproduite, la dernière phrase qu'il m'a écrite peu de temps avant sa mort à la suite d'une correspondance importante étalée sur 9 années: "Je te souhaite de garder ton humanité dans cette tourmente."
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