Petit conte futuresque
en deux volets
- Non, Will, je ne comprends pas. Restez malgré tout. Je me suis habitué à vous. J'aime vous voir travailler, vous voir tout simplement.
- Oui tout simplement. Être ensemble. C'est impossible ... Vous ne comprenez pas Maximillien, nous ne devons pas, ils vont faire ... Vous devez vous taire, sinon je ne garantis pas de votre avenir.
Will s'était rapproché de moi. Sa main subrepticement saisit la mienne et la plaqua contre la baie glacée sous le couvert de mon manteau.
- Mon avenir, Will! Mais entendez-vous ce que vous dites? Vous n'êtes qu’une machine! Vous me faites rire. Les larmes me brûlaient tandis qu'en secret, je serrais la main de Will, plus fort, plus fort encore.
- Vous êtes méchant, dit-t'il. Pressant son menton oblique contre mes cheveux noirs il murmura: - Je ne suis même pas sur que vous sachiez aimer mieux que moi.
- Il avait dit “méchant” et je me retrouvais soudain devant une femme, impatiente, grave, qui dans un recoin de mon enfance gesticulait infatigable. Qui était-elle et à qui parlait-t’elle?
- Oh la méchante, oh la méchante petite fille. Regardez comme elle n’a pas obéi à sa maman. Regardez comme elle s’est salie. Voyez comme elle n’en fait qu’à sa tête. D’ailleurs tout le monde le dit que tu n’es pas gentille avec ta maman. Tout le monde le sait que tu ne m’écoutes pas. D’ailleurs quand je dis papa est salaud tu devrais me dire oui, oui, oui, mais tu ne m’écoutes pas, tu dis oui, et puis tu vas le voir et tu l’embrasses en plus mais c’est abominable, tu t’es salie tout, combien de fois il faut te dire. Il faut pas se salir, viens t’essuyer, viens vite t’essuyer je dois partir, sois bien gentille hein, je sais que tu es une bonne élève, je m’en vais. Mais moi je sais pas où il est ton sac d’école, il faut demander à la bonne, hein elle est gentille la nouvelle bonne, j’espère qu’elle volera rien comme celle d’avant. Pourquoi tu tousses? Tu tousses toujours juste au moment où je suis pressée. C’est pas grave, au revoir ma chérie, oh la la qu’est-ce qu’il est tard c’est de ta faute papa va hurler.
J’examinais mon visage flou reflété dans la vitre du restaurant. Derrière elle Will s’éloignait. Mon visage d’homme se souvenait. Loué soit celui qui nous protège, il m’avait laissé grandir! Ces souvenirs de petite fille m’avaient été un jour expliqués dans un forum sur le phénomène de la Mémoire Adultérée. Certains de ma génération se plaignaient de souvenirs confus, désordonnés, dus aux ajustements neurologiques mis en pratique au lendemain de la Grande Guerre de l’an 2055. Il arrivait donc parfois, par accident, qu’un homme ait des souvenirs de petite fille. Les miens me poursuivaient comme un masque sur chaque minute de ma vie. Je sortis de l’Olivier dans un état second, me répétant les instructions de Will “Prenez un taxi B, un taxi B., ce n’est pas grave n’est ce pas? Un taxi B.
Ce n’était pas la première fois qu’une de ces sales machines m’abandonnait. Ces sales sales machines pensai-je. Mais qui donc a besoin de ces saloperies? Qu’est que Will avait dit? “Une machine qui aurait voulu vous aimer” Non, il avait dit autre chose, une phrase blessante que j’avais déjà oubliée. Cet individu sans cœur avait parlé d’aimer. Que savait-il de l’amour des hommes! Du dernier prototype, le NRWK de l’an 2074, il venait de passer six semaines à mes côtés dans la tradition du “Board of International Societies United”, en court le BISU .
- Décidément, vous êtes incorrigible, martèlera demain le commandant Gerol, responsable du placement des prototypes NRWK 74 dans mon quartier. Sa face étalée sur le Mur il hurlera:
- On vous donne une machine, c'est pour faire le ménage, les courses, modérer les transmissions du Mur. Pas pour faire des sentiments vous m'entendez? Maximillien NRWK 66, vous m'entendez???
- Oui mon commandant. Pas de sentiments ... Je sais mon commandant.
- Bon, je vous en donne un troisième mais c'est le dernier. Si vous recommencez vous passez à la casse et lui avec.
- Oui mon commandant.
J'attends un taxi dans le vent froid et poussiéreux Je lève la main que Will a serrée dans la sienne. Je la porte à ma bouche. Je hume son odeur. Ah, si ce n'est pas de l'amour, j'appelle ca l'amour quand même.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2008

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